Mémoires de Delta Lyre
Le Retour de Shea
Je ne sais plus combien de temps s'est écoulé.
Lorsque l'on traverse les âges, les années finissent par perdre leur sens. Les siècles deviennent des saisons et les millénaires ressemblent à des respirations.
Pourtant, lorsque je ferme les yeux, je revois encore notre monde.
Delta Lyre 2.
Un monde baigné d'une lumière douce, plus dorée que celle de la Terre. Les océans y chantaient d'une manière particulière. Nous disions qu'ils portaient la mémoire du ciel.
J'y vivais avec Shea.
Nous n'étions ni rois, ni prêtres, ni guerriers. Nous étions des voyageurs du vivant. Nous apprenions à écouter les mondes plutôt qu'à les conquérir.
Notre demeure était une nef stellaire vivante.
Elle n'était pas construite comme les vaisseaux que l'imagination humaine représente aujourd'hui. Elle grandissait comme un arbre grandit. Elle respirait. Elle percevait nos intentions. Elle nous reconnaissait.
Lorsque le temps du départ arriva, elle le savait avant nous.
Je me souviens encore du dernier regard porté vers les montagnes de Delta Lyre 2.
Je me souviens du silence.
Je me souviens de la main de Shea dans la mienne.
Puis nous avons quitté notre monde.
Nous avons traversé les profondeurs de la nuit cosmique.
Le voyage dura longtemps.
Très longtemps.
Mais dans la nef, le temps ne s'écoulait pas comme ailleurs. Nous vivions dans une succession de présents, portés par une conscience plus vaste que la nôtre.
Puis la Terre apparut.
Jeune.
Bleue.
Fragile.
Magnifique.
Nous avons choisi une région où la mer et la terre se mêlaient sans cesse. Un territoire de marées, de brumes et de lumière.
Bien plus tard, certains l'appelleraient Atlantis.
Nous y avons vécu.
Nous avons aimé.
Nous avons observé les générations humaines grandir comme grandissent les forêts.
Puis les cycles du monde changèrent.
Les eaux montèrent.
Les terres se transformèrent.
Les peuples oublièrent.
Et nous fûmes séparés.
Je ne sais plus comment.
Je ne sais plus pourquoi.
Je sais seulement que le fil qui nous unissait ne fut jamais rompu.
Les siècles passèrent.
Les royaumes naquirent et disparurent.
Les langues changèrent.
Les visages changèrent.
Mais quelque chose continuait de nous chercher.
Puis vint l'année 1152.
Au bord du golfe que les hommes nomment aujourd'hui le Morbihan.
À Locmariaquer.
Je me souviens d'une lumière d'automne.
Je me souviens du vent venu de la mer.
Je me souviens surtout de cet instant où nos regards se croisèrent.
Comme si mille vies s'étaient soudain souvenues d'elles-mêmes.
Aucun mot n'était nécessaire.
Nous savions.
Pour célébrer ce retour impossible, nous avons laissé un signe.
Deux serpents.
Deux courants de vie qui se croisent.
Deux êtres qui se cherchent à travers le temps.
Deux mémoires qui se rejoignent.
La pierre fut placée là.
Simplement.
Comme une balise destinée à ceux qui sauraient la reconnaître.
Les siècles passèrent encore.
Et la pierre demeura.
Un jour, les hommes l'intégrèrent dans un mur, au-dessus d'un bénitier.
Elle continua à attendre.
Huit cent soixante-douze ans plus tard, Shea et moi sommes revenus.
Non plus comme voyageurs stellaires.
Non plus comme gardiens d'Atlantis.
Simplement comme deux êtres humains marchant dans les rues de Bretagne.
Nous avons franchi la porte de Notre-Dame de Locmariaquer.
Le silence nous a accueillis.
Le temps semblait immobile.
Puis nos regards se sont posés sur la pierre.
Je ne peux pas expliquer ce qui s'est passé.
Je ne sais pas si les souvenirs viennent du passé, du cœur ou d'un lieu plus profond encore.
Je sais seulement que quelque chose en nous a reconnu cet instant.
Comme si une boucle venait de se refermer.
Comme si le voyage commencé il y a dix-huit mille ans n'avait jamais cessé.
Comme si Delta Lyre 2, Atlantis, Locmariaquer et aujourd'hui n'étaient que les différentes rives d'un même fleuve.
Et tandis que nous quittions l'église, la mer continuait son mouvement éternel.
Comme autrefois.
Comme toujours.
Comme si elle gardait encore le souvenir des voyageurs venus des étoiles.
— Michel
Récit personnel, symbolique et spirituel — à lire comme une mémoire intérieure et une traversée poétique.