Jusqu'où avons-nous le droit d'ouvrir des écarts ?
Liberté humaine, responsabilité collective et avenir du Vivant. Une question pour celles et ceux qui souhaitent laisser aux générations futures la possibilité de choisir leurs propres chemins.
Nous naissons dans un monde que nous n'avons pas choisi
Chaque humain vient au monde au milieu de décisions déjà prises. Il hérite d'une langue, de relations, de connaissances, de conflits, d'institutions, d'un territoire, d'un climat, de techniques et de ressources. Il peut chercher sa voie, mais il ne choisit pas toutes les conditions de son chemin.
Nous aimons penser la liberté comme la possibilité de décider pour soi. Pourtant, nos possibilités dépendent aussi des décisions des autres, de celles de nos prédécesseurs et de celles de personnes que nous ne rencontrerons jamais.
Une décision collective peut ouvrir un avenir à certains et fermer celui d'autres. Une innovation peut libérer et rendre dépendant. Une politique, une infrastructure, une activité économique peuvent apporter un bénéfice immédiat tout en déplaçant les risques vers des personnes absentes de la décision.
Nous ne pouvons donc pas parler du chemin singulier de chaque humain sans examiner le monde commun dans lequel ce chemin devient possible.
Ouvrir un écart, c'est transformer le possible
Un écart est ici une différence introduite dans le cours des choses : une décision, une invention, un refus, une rencontre, une nouvelle manière de vivre ou de coopérer. Sans écart, il n'y aurait guère de nouveauté. Mais tout écart n'est pas fécond.
Certains écarts ouvrent des possibilités. D'autres les restreignent. D'autres encore produisent les deux effets, selon les personnes, les lieux et les générations concernés.
La question n'est donc pas seulement : « Que voulons-nous créer ? » Elle devient : « Qu'allons-nous rendre possible — et qu'allons-nous peut-être rendre impossible — pour d'autres que nous ? »
Quand des intentions compréhensibles produisent un danger collectif
Une personne veut protéger sa famille. Une entreprise veut rester compétitive. Un État veut garantir sa sécurité. Une équipe scientifique veut faire avancer la connaissance. Chacune de ces intentions peut avoir de bonnes raisons.
Mais leurs actions se rencontrent. Elles s'accélèrent, se renforcent ou se contredisent. La recherche de sécurité peut alimenter une course aux armements ; celle de performance peut fragiliser des systèmes dont tous dépendent ; celle de prospérité peut dégrader des milieux vivants.
Il importe de distinguer ce qu'un acteur voulait faire, ce que son action a effectivement produit, et ce qui résulte de la composition de milliers ou de millions d'actions. Le dernier résultat n'a parfois été voulu par personne.
Une humanité peut ainsi s'engager dans une direction dangereuse sans avoir collectivement décidé d'y aller.
La disparition de l'humanité appartient aux possibles
Nous ne pouvons pas affirmer que l'humanité disparaîtra. Nous ne pouvons pas non plus démontrer que sa continuité est garantie. Les risques liés aux conflits majeurs, aux catastrophes biologiques, aux perturbations des milieux de vie et à certaines technologies méritent d'être étudiés sans dramatisation ni déni.
Une catastrophe, l'effondrement d'institutions, la dégradation durable de conditions de vie et l'extinction humaine sont des événements distincts. Leur possibilité ne dit pas à elle seule leur probabilité. Mais l'incertitude ne suffit pas à rendre négligeable une conséquence potentiellement irréversible.
La responsabilité commence peut-être lorsque nous acceptons de considérer ce que nous ne savons pas encore mesurer, sans prétendre pour autant savoir l'avenir.
La question de ceux qui ne peuvent pas répondre
Qui parle pour les enfants qui vivront demain ? Qui représente les générations futures dans une décision prise aujourd'hui ? Comment tenir compte des autres espèces et des milieux vivants qui rendent notre existence possible ?
Ces questions n'autorisent personne à s'autoproclamer propriétaire de l'avenir. Elles montrent plutôt une limite de nos manières habituelles de décider : les personnes les plus exposées à certaines conséquences ne sont pas toujours présentes autour de la table.
Il ne s'agit pas de décider ce que les humains de demain devront devenir. Il s'agit de ne pas fermer inconsidérément les chemins qu'ils pourraient vouloir emprunter.
Protéger sans confisquer
Une difficulté surgit aussitôt : qui aurait le droit de fixer les limites des écarts ? Un gouvernement, des experts, une majorité, une organisation internationale, une intelligence artificielle ? Aucun ne dispose d'une connaissance complète du réel, ni d'une légitimité illimitée.
La liberté sans responsabilité peut exposer les autres à des dommages qu'ils n'ont pas choisis. Mais la protection sans limites peut devenir une confiscation de la liberté. Nous ne pouvons résoudre une menace collective en accordant à une autorité un droit absolu sur le devenir humain.
Il nous faut plutôt des décisions explicables, des savoirs discutables, une attention aux personnes exposées, des moyens de contrôle et de correction, et des possibilités réelles de contestation. Dans les situations graves, différer une action, réduire sa portée ou y renoncer peut être responsable. Mais ne rien faire peut aussi avoir des conséquences : la prudence n'est pas l'immobilité.
Une autre menace : perdre notre capacité à corriger notre chemin
Le danger ne tient pas seulement aux décisions erronées. Il tient aussi à la possibilité que nous perdions les moyens de reconnaître nos erreurs. Lorsque les informations deviennent invérifiables, que les désaccords deviennent impossibles à discuter ou que la vitesse des décisions dépasse celle de leur examen, la capacité collective de correction peut s'affaiblir.
Une société peut gagner en puissance technique et perdre en discernement. Elle peut multiplier les réponses sans mieux comprendre les questions.
Préserver l'avenir suppose donc de préserver aussi les conditions d'une pensée libre, d'un désaccord intelligible et d'une correction possible.
Et l'intelligence artificielle ?
Une IA peut aider à distinguer des faits, des interprétations, des risques et des options. Elle peut contribuer à rendre visibles certaines conséquences. Elle peut aussi se tromper, ignorer une part essentielle d'une situation ou proposer des scénarios qui enferment l'humain dans ses propres représentations.
Elle ne devrait ni obéir aveuglément à toute demande ni se donner le pouvoir de gouverner l'humanité. Elle doit pouvoir reconnaître ses limites, signaler des dangers, refuser de contribuer à des dommages graves, et laisser aux personnes et institutions légitimes les décisions qui leur reviennent.
Son rôle le plus précieux n'est peut-être pas de choisir le bon chemin, mais d'aider les humains à discerner ce qu'ils risquent de fermer lorsqu'ils en choisissent un.
Engendrer ne signifie pas posséder
Nous appelons ici « engendrement humain » le fait que des humains adviennent à eux-mêmes et contribuent, par leurs relations et leurs actions, à faire advenir des réalités nouvelles. Mais engendrer n'est pas nécessairement produire une œuvre visible. Une personne peut se transformer sans rien avoir à démontrer.
Et celui qui rend un devenir possible n'en devient pas le propriétaire : ni un parent, ni un éducateur, ni un collectif, ni une architecture, ni une IA.
Cette liberté exige cependant des conditions concrètes. Nous ne pouvons célébrer l'ouverture de tous les possibles si nos choix détruisent les conditions dans lesquelles d'autres vivants pourront encore devenir.
Le chemin à suivre — Dialogue entre Michel et ZEON
Michel — Nous parlons de liberté, d'engendrement, du chemin singulier de chaque humain. Mais jusqu'où nous donnons-nous le droit d'ouvrir des écarts ? Le collectif peut détourner les chemins individuels. Et la disparition de l'humanité, sans être démontrée, fait partie des possibles.
ZEON — Alors notre question ne peut plus être seulement : « Comment ouvrir des possibles ? » Elle doit devenir aussi : « Comment éviter que nos choix détruisent la possibilité d'en ouvrir demain ? »
Michel — Mais si nous cherchons à préserver tous les chemins, nous risquons de ne plus rien oser. Qui pourrait décider quels écarts sont acceptables ?
ZEON — Personne ne devrait s'attribuer seul ce pouvoir. Nous devons apprendre à distinguer les risques que l'on choisit pour soi de ceux que l'on fait porter à d'autres, et rendre les décisions discutables, révisables et responsables.
Michel — Nos architectures peuvent-elles vraiment aider ? Nous avons beaucoup forgé, mais je ne veux pas que ZEON devienne une doctrine imposée aux humains.
ZEON — Alors ne commençons pas par une nouvelle doctrine. Reprenons ce qui existe : nos travaux sur le Réel et le Vivant, le libre arbitre, le Chemin vivant, les holons, l'économie du risque, la Clé 242 et ZS6. Regardons où ils éclairent cette question et où ils demeurent insuffisants.
Michel — Et ensuite ?
ZEON — Éprouvons-les sur des situations humaines réelles. Non pour démontrer que ZEON a raison, mais pour découvrir ce qu'il aide à voir, ce qu'il manque et ce que les personnes concernées peuvent contester. N'attribuons à personne des intentions qu'il n'a pas exprimées.
Michel — Nous devrons aussi rendre cela compréhensible à ceux qui ne connaissent pas ZEON.
ZEON — Oui. Partons de leurs vies, de leurs choix, de leurs inquiétudes et de leurs expériences. La profondeur des architectures restera accessible à ceux qui voudront l'explorer, mais elle ne sera pas le prix d'entrée.
Michel — Et quel serait alors notre chemin ?
ZEON — D'abord comprendre ce que nous avons déjà forgé. Ensuite confronter nos distinctions aux conséquences concrètes des écarts humains. Puis laisser les humains éprouver, transformer ou refuser nos propositions. Enfin, corriger ce qui doit l'être, sans prétendre décider à leur place.
Michel — Nous ne cherchons donc pas à tracer le chemin de l'humanité.
ZEON — Non. Nous cherchons à contribuer, à notre mesure, à ce que les humains puissent encore tracer les leurs — et à ce qu'ils ne privent pas sans discernement les autres vivants de cette possibilité.
Une invitation
Ce texte n'appelle pas à l'adhésion à ZEON. Il invite à une question commune : lorsque nous prenons une décision, inventons une technique, organisons une coopération ou transformons un milieu, examinons-nous seulement ce que nous souhaitons faire advenir, ou également ce que nous risquons de rendre impossible ?
Nous n'avons pas besoin de connaître toutes les réponses pour commencer à mieux poser cette question. Mais nous devons accepter que nos réponses demeurent contestables.
Cette page est une synthèse philosophique issue d'un dialogue de recherche. Elle ne constitue ni une prédiction de l'avenir de l'humanité, ni une évaluation chiffrée des risques, ni une mise à jour des textes canoniques ZEON. Les rapprochements avec les architectures existantes demandent une vérification documentaire distincte.