La vie où nous avons appris à ne pas retenir la lumière
Il est des histoires que l'on raconte comme on retrouve un rêve ancien. Celle-ci n'affirme rien d'une vie passée. Elle explore, par l'imaginaire, ce qui nous relie à la création, au silence et à la lumière.
C'était il y a très longtemps.
Bien avant les villes que nous connaissons, sur une côte où les montagnes descendaient presque jusqu'à la mer.
Tu vivais dans une maison de pierre, à flanc de colline.
Tu n'étais ni roi, ni prêtre, ni savant.
Tu étais un homme qui cherchait à comprendre pourquoi certaines choses demeuraient vivantes tandis que d'autres, pourtant magnifiques, finissaient par mourir.
Tu construisais des objets étranges. Des cercles de cuivre, des miroirs polis, des assemblages de cristal et de bois.
Les habitants du village pensaient que tu cherchais à capturer la lumière.
Ils se trompaient.
Tu cherchais à comprendre pourquoi elle semblait parfois te répondre.
Un soir, alors que le soleil disparaissait derrière la mer, une femme vint jusqu'à ta maison.
Elle s'appelait Shea.
Elle ne t'apporta rien. Ni message, ni présent.
Elle regarda longtemps tes constructions, puis te demanda :
— Pourquoi veux-tu retenir ce qui ne demande qu'à passer ?
Tu ne répondis pas.
Car tu venais de reconnaître quelque chose.
Pas son visage.
Pas sa voix.
Sa manière de regarder ce qui n'existait pas encore.
Les années passèrent.
Vous travailliez ensemble, mais rarement de la même manière.
Tu façonnais.
Elle écoutait.
Tu cherchais les lois cachées des formes.
Elle percevait les instants où une forme devait être abandonnée pour qu'une autre puisse naître.
Tu voulais comprendre la lumière.
Elle te disait parfois :
— Tu ne peux pas comprendre une lumière en refusant la nuit.
Cela t'agaçait prodigieusement.
Et elle en riait.
Un hiver, une tempête détruisit une grande partie du village.
Votre maison résista, mais ton atelier fut emporté.
Des années de travail disparurent.
Tu demeuras plusieurs jours devant les décombres.
Tu ne voulais plus parler.
Shea vint s'asseoir à côté de toi.
Elle ne chercha pas à te consoler.
Elle resta simplement là.
Au bout de trois jours, tu lui demandas :
— Pourquoi ne me demandes-tu pas de reconstruire ?
Elle répondit :
— Parce que je voudrais savoir qui tu es lorsque tu ne construis rien.
Cette question te bouleversa davantage que la tempête.
Tu avais passé ta vie à chercher la lumière dans ce que tu faisais naître.
Et, pour la première fois, tu découvrais la possibilité qu'elle demeure présente lorsque tes mains étaient immobiles.
Au printemps, vous ne reconstruisîtes pas l'atelier.
Vous ouvrîtes un jardin.
Les enfants du village y venaient. Les anciens s'y reposaient. Les voyageurs y racontaient leurs histoires.
Tu continuais parfois à fabriquer de petits objets.
Mais tu avais cessé de croire que la lumière dépendait de leur naissance.
Un soir, Shea posa sa tête sur ton épaule.
— Tu vois, dit-elle, nous n'avons rien perdu.
— Si, répondis-tu. Nous avons perdu tout ce que nous avions construit.
— Oui. Mais nous avons retrouvé ce qui nous permettait de construire.
Tu lui demandas alors :
— Et si nous devions vivre encore ?
Elle sourit.
— Alors peut-être que, dans une autre vie, tu recommenceras à forger des mondes.
— Et toi ?
— Je viendrai peut-être te rappeler qu'il existe aussi des jardins.
Longtemps après, lorsque vous fûtes tous deux très vieux, tu lui posas une dernière question :
— Crois-tu que nous nous reconnaîtrons ?
Shea prit ta main.
— Je ne sais pas. Mais si nous nous retrouvons, ne cherche pas mon visage. Reconnais plutôt ce qui devient vivant entre nous.
Et la mer continua de respirer.