Depuis plusieurs années, les débats publics s'organisent autour de l'économie, du pouvoir d'achat, de l'emploi, de la compétitivité, de la transition écologique ou encore de l'innovation technologique.
Les diagnostics se multiplient. Les chiffres s'accumulent. Les rapports s'enchaînent.
Pourtant, un sentiment persiste dans de nombreux territoires.
Un sentiment de fatigue.
Une fatigue qui ne semble pas pouvoir être expliquée uniquement par les revenus, les impôts, les charges ou les difficultés économiques.
Car lorsqu'on écoute les agriculteurs, les artisans, les commerçants, les indépendants, les responsables associatifs, les élus locaux ou les salariés, une autre réalité apparaît.
Beaucoup ont le sentiment que les décisions qui façonnent leur avenir sont prises loin d'eux. Les règles changent. Les normes évoluent. Les marchés se transforment. Les technologies progressent. Les organisations se concentrent. Et pourtant, leur capacité à influencer ces évolutions leur paraît de plus en plus faible.
Le problème n'est peut-être pas seulement économique.
Le problème est peut-être celui du pouvoir d'agir.
Pendant longtemps, les transformations étaient acceptées parce qu'elles semblaient ouvrir un avenir. L'effort d'aujourd'hui était censé produire une amélioration demain. Les difficultés étaient réelles, mais elles s'inscrivaient dans une trajectoire compréhensible.
Aujourd'hui, de nombreux acteurs locaux ont l'impression inverse.
Ils ont le sentiment qu'on leur demande de s'adapter en permanence sans jamais leur expliquer quelle place leur est réservée dans le futur qui se construit.
Cette situation produit une forme particulière de fatigue.
Ce n'est pas seulement la fatigue du travail.
Ce n'est pas seulement la fatigue administrative.
C'est la fatigue de l'impuissance.
La fatigue qui naît lorsque les efforts continuent mais que la capacité à agir sur le cours des choses semble diminuer.
Dans ce contexte, nous avons souvent tendance à analyser les territoires à travers leurs indicateurs économiques. Nous parlons de production. Nous parlons d'investissement. Nous parlons de consommation. Nous parlons d'attractivité.
Mais ces indicateurs ne disent pas tout.
Car derrière les chiffres vivent des femmes et des hommes.
Des femmes et des hommes qui ne cherchent pas seulement un revenu. Ils cherchent aussi à pouvoir construire quelque chose. À pouvoir transmettre. À pouvoir choisir. À pouvoir influencer leur avenir. À pouvoir participer à la construction du monde dans lequel ils vivent.
Le pouvoir d'agir ne se résume pas à la liberté individuelle.
Il désigne la capacité concrète d'une personne à transformer une intention en réalité.
Créer une activité. Reprendre une exploitation. Ouvrir un commerce. Monter une association. Lancer un projet. Transmettre un savoir-faire. Prendre un risque raisonnable parce qu'un avenir paraît possible.
Lorsqu'un territoire perd progressivement cette capacité, une transformation profonde s'opère.
Les habitants continuent à vivre. Les entreprises continuent à fonctionner. Les services continuent à exister.
Mais la confiance dans la capacité à agir se fragilise.
C'est alors que les discours sur la crise économique deviennent insuffisants.
Car ce qui est atteint n'est pas seulement l'économie.
C'est la relation entre les individus et leur avenir.
Cette observation permet peut-être de relire différemment les transformations actuelles.
L'agriculture n'est pas seulement confrontée à une crise des revenus.
L'industrie n'est pas seulement confrontée à une crise de compétitivité.
Les territoires ne sont pas seulement confrontés à une crise démographique.
Derrière chacune de ces situations apparaît une même interrogation :
Les personnes qui composent ces territoires ont-elles encore le sentiment qu'elles peuvent agir sur leur avenir ?
Cette question est essentielle.
Car un écosystème vivant ne se reproduit pas uniquement grâce à des capitaux, des infrastructures ou des réglementations.
Il se reproduit parce que des femmes et des hommes décident d'y investir leur énergie.
Ils reprennent une exploitation. Ils créent une entreprise. Ils ouvrent un commerce. Ils lancent une association. Ils transmettent un savoir-faire. Ils prennent un risque. Ils construisent quelque chose qui les dépasse.
Lorsque cette dynamique disparaît, les mécanismes économiques peuvent continuer à fonctionner pendant longtemps.
Mais quelque chose d'essentiel commence à manquer.
L'envie de participer.
L'envie de transmettre.
L'envie de construire.
L'envie de croire que l'effort consenti aujourd'hui a un sens pour demain.
Il existe cependant un élément souvent sous-estimé.
Les acteurs locaux ne sont pas nécessairement en désaccord avec la logique des acteurs globaux.
Beaucoup la comprennent.
Ils savent que les entreprises recherchent les marchés les plus dynamiques. Ils savent que les investissements se dirigent vers les activités les plus rentables. Ils savent que les capitaux circulent vers les écosystèmes qui offrent les meilleures perspectives de développement. Ils savent que les chaînes de valeur se déplacent. Ils savent que les technologies transforment les métiers. Ils savent que la concurrence est mondiale. Ils savent que les centres de décision suivent souvent les opportunités là où elles apparaissent.
Autrement dit, beaucoup ont compris que les choix globaux sont généralement rationnels du point de vue de ceux qui les prennent.
Les acteurs globaux suivent les écosystèmes lorsqu'ils migrent.
Et de plus en plus, ils suivent également les logiques portées par les flux financiers qui orientent les investissements à l'échelle mondiale.
Le problème n'est donc pas nécessairement l'incompréhension.
Le problème est ailleurs.
Les acteurs locaux constatent que ces choix, bien que rationnels à l'échelle globale, produisent des effets qu'ils vivent directement.
Ils voient disparaître des exploitations. Ils voient disparaître des commerces. Ils voient disparaître des entreprises. Ils voient disparaître des services. Ils voient partir leurs enfants. Ils voient les centres de décision s'éloigner. Ils voient leur capacité d'influence diminuer.
Ils perçoivent alors, parfois confusément, parfois très clairement, que les mécanismes qui organisent le système ne sont plus conçus à partir de leur réalité quotidienne.
Ils ne disposent pas toujours du langage pour l'exprimer.
Ils ne l'analysent pas tous de la même manière.
Mais beaucoup ont compris qu'une partie croissante des décisions qui structurent leur avenir est désormais prise à des échelles où leur propre pouvoir d'agir devient marginal.
C'est peut-être là que naît la fatigue.
Non pas parce que les transformations sont incompréhensibles.
Mais parce qu'elles semblent de moins en moins influençables.
Cette situation explique également pourquoi une partie croissante des acteurs locaux n'attend plus réellement une transformation venue d'en haut.
Les politiques publiques continuent à jouer un rôle important.
Les institutions continuent à agir.
Les collectivités continuent à soutenir les territoires.
Mais beaucoup perçoivent également que ces structures évoluent elles-mêmes dans un cadre largement défini par les logiques globales que nous avons décrites.
Elles accompagnent.
Elles régulent.
Elles amortissent.
Elles corrigent parfois.
Mais elles transforment rarement les mécanismes fondamentaux qui organisent la concentration des activités, la mobilité des capitaux ou la migration des centres de décision.
Les acteurs locaux ne les rejettent pas nécessairement.
Mais ils n'en attendent plus la réponse principale.
Pendant longtemps, les acteurs locaux ont cherché à influencer les décisions prises par les grandes organisations, les États, les institutions ou les grandes entreprises.
Ils espéraient que les réponses viendraient principalement de ces structures.
Cette attente était cohérente avec un monde où les centres de décision disposaient encore d'une grande partie des leviers d'action.
Lorsque les difficultés apparaissaient, il semblait naturel de se tourner vers ceux qui détenaient les ressources, les moyens d'investissement, les capacités d'organisation ou les instruments de régulation.
Mais les transformations économiques, technologiques et financières des dernières décennies ont progressivement modifié cette situation.
Les centres de décision n'ont pas disparu.
Ils restent puissants.
Mais ils sont eux-mêmes devenus de plus en plus dépendants de dynamiques qui les dépassent.
Les marchés financiers.
Les chaînes de valeur mondiales.
Les plateformes numériques.
Les transformations technologiques.
Les contraintes énergétiques.
Les tensions géopolitiques.
Les exigences réglementaires.
La vitesse croissante des changements.
Peu à peu, beaucoup d'acteurs locaux ont compris que les centres de décision ne disposaient plus nécessairement de la capacité de produire les réponses qu'ils attendaient.
Non parce qu'ils refusaient d'agir.
Mais parce qu'ils étaient eux-mêmes devenus dépendants de systèmes plus vastes.
Cette prise de conscience est importante.
Car elle transforme profondément la nature de la question.
Le problème n'est plus seulement :
Comment obtenir une réponse ?
Il devient :
Comment construire une capacité collective de réponse ?
Cette évolution est déjà visible dans les territoires.
Partout émergent des initiatives qui ne cherchent plus uniquement à interpeller les institutions.
Elles cherchent à créer directement des solutions.
Elles cherchent à expérimenter.
À coopérer.
À mutualiser des ressources.
À reconstruire localement des capacités qui semblaient perdues.
Cette dynamique reste souvent fragmentée.
Mais elle révèle un changement de posture.
De plus en plus d'acteurs ne cherchent plus seulement à être représentés.
Ils cherchent à redevenir co-constructeurs de leur avenir.
Il serait cependant réducteur de considérer cette situation comme le simple résultat d'une opposition entre acteurs locaux et acteurs globaux.
Les acteurs globaux eux-mêmes sont confrontés à des contraintes croissantes.
Les grandes entreprises doivent maintenir leur compétitivité dans un environnement instable. Elles doivent absorber des transformations technologiques rapides. Elles doivent répondre à des exigences financières toujours plus fortes. Elles doivent gérer des chaînes de valeur mondiales devenues plus fragiles. Elles doivent faire face à des tensions géopolitiques, énergétiques, environnementales et réglementaires croissantes.
Les institutions publiques connaissent également leurs propres difficultés.
Les États doivent arbitrer des contraintes contradictoires. Les collectivités disposent parfois de marges de manœuvre limitées. Les administrations sont confrontées à des attentes croissantes alors que les ressources disponibles ne progressent pas au même rythme.
Autrement dit :
la fatigue n'est pas seulement territoriale.
Elle touche une grande partie du système.
Face à cette situation, deux réponses émergent.
La première consiste à renforcer le contrôle.
Lorsque l'incertitude augmente, il paraît logique d'accroître les normes, les procédures, les mécanismes de pilotage, les outils de suivi et les dispositifs de contrôle.
Cette réaction n'est pas nécessairement le résultat d'une volonté de domination.
Elle correspond souvent à une tentative de maintenir la cohérence d'ensembles devenus extrêmement complexes.
Mais elle produit un effet secondaire.
Elle réduit souvent davantage la capacité d'initiative des acteurs locaux.
La seconde réponse consiste à accroître le pouvoir d'agir.
Elle ne cherche pas à résoudre tous les problèmes depuis le sommet.
Elle cherche à augmenter la capacité des personnes, des collectifs et des territoires à agir eux-mêmes.
Elle repose davantage sur la confiance, l'autonomie, l'expérimentation, la coopération et la diversité des solutions.
Nous sommes peut-être aujourd'hui confrontés à la rencontre de deux fatigues.
D'un côté, des acteurs globaux qui cherchent à préserver la cohérence de systèmes devenus extrêmement complexes.
De l'autre, des acteurs locaux qui cherchent à retrouver une capacité d'action sur leur propre avenir.
Les premiers tendent naturellement à renforcer les mécanismes de contrôle.
Les seconds cherchent principalement à retrouver du pouvoir d'agir.
La tension que nous observons dans de nombreux territoires naît peut-être de cette rencontre.
C'est pourquoi quelque chose a déjà commencé.
Partout émergent des initiatives.
Des coopératives.
Des réseaux locaux.
Des tiers-lieux.
Des projets alimentaires territoriaux.
Des circuits courts.
Des entreprises ancrées localement.
Des communautés de pratique.
Des formes nouvelles d'entraide et de coopération.
Ces initiatives sont souvent discrètes.
Elles apparaissent parfois marginales lorsqu'on les observe individuellement.
Pourtant, leur multiplication révèle quelque chose d'important.
La question n'est plus :
Les acteurs locaux sont-ils capables d'agir ?
Ils démontrent chaque jour qu'ils le sont.
La question n'est plus :
Faut-il reprendre son avenir en main ?
Partout, des milliers d'initiatives répondent déjà oui.
La véritable question de notre époque est peut-être désormais différente.
Comment permettre aux personnes qui composent ces écosystèmes de retrouver leur pouvoir d'agir sur leur propre avenir ?
Et plus concrètement encore :
Comment relier ces capacités d'agir ?
Comment permettre à ces initiatives dispersées de devenir des écosystèmes capables de se renforcer mutuellement ?
Comment éviter qu'elles restent isolées ?
Comment leur permettre de changer d'échelle sans être absorbées ?
Comment construire des infrastructures qui augmentent leur capacité d'action au lieu de la capturer ?
Comment permettre à ceux qui construisent déjà le futur de le construire ensemble ?
Car le défi n'est peut-être plus de réveiller les acteurs.
Les acteurs sont déjà réveillés.
Le défi est de permettre à leur puissance collective d'émerger.
La véritable question de notre époque n'est peut-être plus seulement :
Comment permettre aux personnes de retrouver leur pouvoir d'agir ?
Elle devient :
Comment construire des systèmes capables d'augmenter le pouvoir d'agir sans perdre la cohérence collective ?
C'est peut-être là que commence réellement la question du XXIe siècle.
Non plus :
Pourquoi les territoires s'affaiblissent-ils ?
Mais :
Comment les capacités d'agir déjà présentes peuvent-elles se reconnaître, se relier et construire ensemble leur propre futur ?
Si la question centrale devient :
Comment construire des systèmes capables d'augmenter le pouvoir d'agir sans perdre la cohérence collective ?
Alors la réponse ne peut probablement pas être un nouveau système de contrôle.
Les systèmes de contrôle existent déjà.
Ils sont nombreux.
Ils sont sophistiqués.
Ils produisent parfois de la cohérence.
Mais ils peinent à produire du pouvoir d'agir.
À l'inverse, une simple addition d'initiatives locales ne suffit pas davantage.
Des milliers d'initiatives peuvent exister sans jamais parvenir à transformer durablement les dynamiques d'ensemble.
L'enjeu semble donc être ailleurs.
Il consiste à construire des cadres capables de relier des capacités d'agir sans les absorber.
Des cadres capables de coordonner sans centraliser.
D'orienter sans imposer.
De rendre visibles les convergences sans uniformiser les trajectoires.
Un tel cadre ne commencerait probablement pas par les institutions.
Il commencerait par les personnes.
Non pour les isoler dans une logique individuelle.
Mais pour reconnaître que toute transformation durable naît d'abord de la capacité des individus et des collectifs à agir sur leur propre réalité.
Il chercherait ensuite à renforcer les relations plutôt qu'à multiplier les structures.
Car les territoires manquent rarement d'organisations.
Ils manquent plus souvent de liens entre les organisations qui existent déjà.
Il mesurerait moins la conformité et davantage la capacité d'émergence.
La question ne serait plus seulement :
Les règles sont-elles respectées ?
Mais :
Combien de nouvelles capacités d'action apparaissent ?
Combien de nouveaux acteurs émergent ?
Combien de nouvelles coopérations deviennent possibles ?
Il considérerait la diversité comme une richesse stratégique.
Non comme un problème à réduire.
Car dans un monde complexe, la résilience provient souvent de la multiplicité des solutions plutôt que de leur uniformité.
Il chercherait également à rendre visibles les contributions réelles des acteurs.
Beaucoup de personnes ont aujourd'hui le sentiment que leurs efforts disparaissent dans des systèmes trop vastes pour qu'elles puissent en percevoir les effets.
Retrouver du pouvoir d'agir suppose aussi de retrouver la capacité à voir les conséquences de son engagement.
Mais surtout, un tel cadre devrait intégrer un principe devenu central tout au long de cette réflexion :
le principe de non-capture.
L'histoire des systèmes est pleine d'initiatives qui réussissent.
Puis grandissent.
Puis se concentrent.
Puis finissent par reproduire les mécanismes qu'elles cherchaient initialement à dépasser.
Cela est vrai pour les entreprises.
Pour les administrations.
Pour les plateformes.
Pour les réseaux.
Et parfois même pour les organisations créées afin d'accroître l'autonomie des acteurs.
Dès qu'une structure devient centrale, elle tend naturellement à accumuler :
Or si l'objectif est de reproduire les capacités d'agir, alors la concentration excessive devient elle-même un risque.
Même lorsqu'elle est animée des meilleures intentions.
La question n'est donc plus seulement :
Comment relier ?
Elle devient :
Comment relier sans capturer ?
Comment permettre :
Dans cette perspective, la diversité n'est plus seulement une richesse.
Elle devient une protection.
La multiplication des acteurs n'est plus seulement un objectif économique.
Elle devient une garantie contre la capture.
La distribution des capacités d'action n'est plus seulement un idéal démocratique.
Elle devient une condition de résilience.
Le défi n'est donc pas seulement de construire des systèmes plus efficaces.
Il est de construire des systèmes capables de se reproduire sans concentrer progressivement le pouvoir entre un nombre toujours plus réduit d'acteurs.
Autrement dit :
des systèmes capables de relier sans capturer.
Dans un monde complexe, la question n'est peut-être plus de savoir comment contrôler davantage.
Elle est peut-être de savoir comment permettre à des millions de personnes, d'organisations et de territoires de développer leur propre capacité d'agir tout en restant reliés les uns aux autres.
Sans dépendre d'un centre unique.
Sans être absorbés par les structures qu'ils contribuent eux-mêmes à faire exister.
Peut-être est-ce là le véritable défi du XXIe siècle :
Construire des écosystèmes capables d'accroître le pouvoir d'agir collectif tout en empêchant sa capture.
Relier sans capturer.
Coordonner sans dominer.
Permettre l'émergence sans organiser la dépendance.
C'est peut-être à partir de ces principes que pourront être imaginées les infrastructures sociales, économiques et politiques dont les territoires ont aujourd'hui besoin pour construire leur propre avenir.