Sommes-nous encore en train de reproduire les écosystèmes dont dépend notre prospérité, ou sommes-nous en train de vivre sur un stock accumulé par les générations précédentes ?
Depuis plusieurs décennies, les débats économiques sont principalement organisés autour de la croissance, de la productivité, de la compétitivité, des exportations, des revenus, des marges et du pouvoir d'achat. Ces indicateurs sont utiles. Ils permettent de mesurer une partie importante de l'activité économique. Pourtant, ils conduisent rarement à poser une question qui pourrait devenir centrale au XXIe siècle :
Sommes-nous encore en train de reproduire les écosystèmes dont dépend notre prospérité, ou sommes-nous en train de vivre sur un stock accumulé par les générations précédentes ?
Cette question peut sembler abstraite. Pourtant, elle apparaît de plus en plus concrètement lorsque l'on observe l'agriculture, l'industrie, les territoires, les services ou encore les transformations liées à l'intelligence artificielle.
L'agriculture constitue probablement l'un des meilleurs points d'entrée pour comprendre le problème.
Depuis plusieurs décennies, le nombre d'exploitations diminue. Les exploitations restantes deviennent plus grandes. La production se maintient souvent. Les rendements progressent dans de nombreuses filières. Les exportations demeurent importantes. À première vue, le système semble fonctionner.
Mais une autre observation apparaît simultanément.
Le nombre d'agriculteurs diminue plus vite que le nombre de nouveaux agriculteurs n'augmente. Les départs à la retraite se multiplient. Les reprises deviennent plus difficiles. Une partie croissante du foncier est absorbée par agrandissement plutôt que transmise à de nouveaux entrants.
À ce stade, la question n'est plus simplement agricole.
Elle devient :
Le système produit-il encore les acteurs qui permettront sa propre continuité ?
Car une exploitation agricole n'est pas seulement une unité de production.
C'est un écosystème.
L'agriculteur produit, mais il consomme également. Il achète des équipements. Il fait travailler des artisans. Il participe à la vie locale. Il transmet des savoir-faire. Il entretient des relations économiques et sociales. Il contribue à faire vivre des commerces, des écoles, des associations et des services.
Lorsqu'une exploitation disparaît, ce n'est pas uniquement une production qui disparaît.
C'est un écosystème d'acteurs.
La même question apparaît dans l'industrie.
Pendant des années, de nombreuses économies occidentales ont amélioré leurs performances grâce à la mondialisation. Les coûts ont diminué. Les marges ont augmenté. Les entreprises les plus performantes ont renforcé leur position.
Mais progressivement, les fournisseurs ont migré. Les compétences ont migré. Les usines ont migré. Les chaînes de valeur se sont déplacées.
Pendant longtemps, les indicateurs économiques ont continué à paraître favorables.
Puis certaines régions ont découvert qu'elles conservaient les consommateurs mais perdaient les écosystèmes qui produisaient les producteurs, les techniciens, les sous-traitants et les industriels.
L'agriculture pourrait aujourd'hui révéler un phénomène similaire.
La question ne serait alors plus :
Combien produisons-nous ?
Mais :
Produisons-nous encore les acteurs qui produiront demain ?
Cette interrogation peut être généralisée.
Lorsqu'un artisan cesse son activité sans repreneur, le problème n'est pas seulement la disparition d'une entreprise.
Lorsqu'une PME disparaît sans renouvellement, le problème n'est pas seulement la perte d'un chiffre d'affaires.
Lorsqu'une profession vieillit sans attirer de nouvelles générations, le problème n'est pas seulement démographique.
À chaque fois, la même question réapparaît :
L'écosystème produit-il encore les acteurs qui assureront sa continuité ?
Cette question devient encore plus importante lorsque l'on distingue les acteurs locaux et les acteurs globaux.
Les acteurs locaux vivent dans les territoires. Ils y produisent. Ils y consomment. Ils y investissent. Leur avenir dépend directement de la vitalité de l'écosystème local.
Les acteurs globaux fonctionnent différemment.
Ils suivent les écosystèmes lorsqu'ils migrent.
Lorsque la valeur se déplace, ils déplacent leurs investissements, leurs activités, leurs infrastructures ou leurs centres de décision.
Cette logique est rationnelle à leur échelle.
Mais elle produit un effet particulier.
Les acteurs globaux peuvent progressivement se désengager des écosystèmes locaux de production tout en conservant un intérêt majeur pour les écosystèmes de consommation.
Ils peuvent quitter les producteurs.
Ils peuvent quitter les transformateurs.
Ils peuvent quitter les sous-traitants.
Ils peuvent quitter les compétences locales.
Mais ils cherchent à conserver les consommateurs.
Le territoire continue alors à consommer même lorsque sa capacité à produire se contracte.
Cette situation peut durer longtemps.
C'est précisément ce qui rend le phénomène difficile à percevoir.
La consommation reste visible.
Les produits restent disponibles.
Les plateformes continuent à fonctionner.
Les rayons restent remplis.
Pendant ce temps, les mécanismes de reproduction des écosystèmes deviennent progressivement invisibles.
Or cette invisibilité masque une distinction fondamentale.
Nous avons tendance à mesurer l'efficacité de production.
Nous mesurons beaucoup moins l'efficacité de reproduction.
Nous savons calculer combien une exploitation produit.
Nous savons beaucoup moins mesurer combien d'agriculteurs elle contribue à faire émerger.
Nous savons mesurer le chiffre d'affaires d'une entreprise.
Nous savons moins mesurer sa contribution à la production de futurs entrepreneurs, techniciens, partenaires ou sous-traitants.
Nous savons mesurer la richesse créée.
Nous savons beaucoup moins mesurer la capacité à recréer les acteurs qui créeront la richesse future.
C'est peut-être ici que se situe le véritable changement de perspective.
Depuis deux siècles, les économies modernes ont appris à optimiser la production.
La question qui émerge aujourd'hui est différente.
Elle concerne la reproduction.
Un territoire peut continuer à produire tout en réduisant progressivement sa capacité à produire les acteurs qui permettront sa continuité.
Un secteur peut améliorer ses performances tout en réduisant sa capacité à transmettre ses compétences.
Une économie peut accroître sa rentabilité tout en réduisant sa capacité à faire émerger de nouveaux acteurs.
Dans chacun de ces cas, le système continue à fonctionner.
Parfois même mieux qu'avant.
Mais il commence peut-être à vivre sur un stock accumulé.
Le problème devient encore plus important dans un monde fini.
Pendant longtemps, les pertes locales pouvaient être compensées par l'ouverture de nouveaux espaces, de nouveaux marchés, de nouvelles ressources ou de nouvelles populations actives.
Aujourd'hui, de nombreuses limites deviennent visibles.
Les terres sont limitées.
Les ressources sont limitées.
Les compétences sont limitées.
Les capacités d'attention sont limitées.
Les territoires sont limités.
Les possibilités de substitution demeurent importantes mais elles ne sont plus infinies.
Dans un tel contexte, la disparition d'un écosystème ne garantit plus automatiquement l'apparition d'un autre.
La capacité de reproduction devient alors une ressource stratégique.
Cette évolution justifie pleinement de rechercher des éléments de réponse.
Car si cette hypothèse est correcte, les implications sont considérables.
La question agricole cesse d'être un sujet agricole.
Elle devient un révélateur.
Elle révèle une interrogation qui pourrait concerner l'industrie, les territoires, les services, l'éducation, la santé, la recherche et peut-être demain les activités cognitives transformées par l'intelligence artificielle.
Partout la même question pourrait être posée :
Le système produit-il encore les acteurs qui produiront demain ?
Ou bien :
Consomme-t-il progressivement les écosystèmes dont dépend sa prospérité ?
Car si nous découvrons que certains systèmes vivent davantage sur un stock accumulé que sur leur capacité à se reproduire, alors la question économique fondamentale change.
Elle n'est plus seulement :
Comment produire davantage ?
Elle devient :
Comment maintenir la capacité d'une société à faire émerger, transmettre, renouveler et reproduire les écosystèmes d'acteurs qui rendent cette production possible ?
Cette question n'apporte pas encore de réponse.
Mais elle fournit peut-être un cadre nouveau pour observer des phénomènes qui apparaissent aujourd'hui dispersés.
Et si cette question est pertinente, alors la richesse d'un territoire ne réside pas seulement dans ce qu'il produit.
Elle réside aussi dans sa capacité à produire les acteurs qui produiront sa richesse future.