ZEON · Économie du risque · Note de travail

Retraites : qui décide, qui porte le risque ?

Une pension n’est pas seulement une dépense publique. Elle est l’aboutissement d’une vie de travail, un engagement pris dans le temps, un revenu qui recircule dans l’économie et une relation de pouvoir : qui peut modifier la règle, et quel pouvoir conserve celui qui en supporte les conséquences ?

Question centrale. Avant de demander un effort supplémentaire aux retraités, il faut distinguer trois choses : l’engagement historique, son mode de financement et l’effet économique réel d’une baisse de pension.

1. Une retraite n’est pas un flux à sens unique

« Dépenser 1 € de retraite » et « perdre 1 € pour les finances publiques » ne sont pas la même opération.

Pour le budget d’un régime de retraite, une pension est une dépense. Pour l’ensemble du système économique et fiscal, cette même somme devient immédiatement autre chose : une partie revient en CSG, CRDS, CASA et impôt sur le revenu ; une partie est consommée ; une partie aide des proches ; une partie est donnée ; une partie est épargnée.

La bonne unité d’analyse n’est donc pas seulement la dépense brute, mais le cycle de circulation de l’euro.

2. Derrière la pension, une vie de travail

Une retraite n’apparaît pas au moment où l’on cesse de travailler. Elle est précédée de décennies d’activité, de cotisations, d’impôts, de consommation, de production et de participation à la vie économique.

Exemple humain. Une personne ayant travaillé de décembre 1975 au 1er janvier 2018 a derrière elle un peu plus de 42 années d’activité. Sa pension ne peut donc pas être lue uniquement comme une dépense présente : elle s’inscrit dans une histoire longue de contribution au système économique et social.

Dans un système par répartition, les cotisations versées au cours de la vie active ne sont pas placées sur un compte individuel qui serait restitué plus tard. Elles financent les pensions du moment et ouvrent, selon les règles du système, des droits futurs. Mais cela ne change pas le fait économique fondamental : le retraité a participé pendant des décennies au financement et au fonctionnement de la société.

« Une pension est une dépense aujourd’hui, mais elle est aussi le prolongement d’une contribution passée et un revenu qui continue de circuler dans le présent. »

Réduire une pension revient donc à agir simultanément sur trois temporalités : le passé d’une carrière contributive, le présent d’un revenu disponible, et le futur de la consommation, de l’entraide, des dons et de la transmission.

3. Problème structurel n°1 : l’État face à ses propres engagements

« Le sujet n’est pas que l’État n’aurait “jamais cotisé”. Le sujet est qu’il n’a pas constitué, au fil des décennies, un fonds capitalisé correspondant aux droits futurs de ses fonctionnaires. »

Pour les fonctionnaires de l’État, les pensions ont longtemps été payées directement sur le budget général. Il existait bien un coût employeur implicite, mais pas de caisse capitalisée accumulant des actifs destinés à financer les pensions futures.

Depuis 2006, la logique comptable a été rendue plus explicite avec le compte d’affectation spéciale « Pensions ». Les ministères et employeurs publics y versent une contribution employeur destinée à équilibrer le régime de l’année. Cette contribution n’est toutefois pas placée dans un fonds qui accumulerait des actifs pour couvrir les engagements futurs.

Avant 2006

Financement budgétaire direct

Les pensions des fonctionnaires d’État étaient portées directement par le budget général. Le taux employeur pouvait être reconstitué a posteriori, mais il n’était pas versé dans un fonds de capitalisation.

Depuis 2006

CAS « Pensions »

L’État-employeur verse désormais une contribution explicite au CAS Pensions. Cette contribution sert à financer les pensions courantes et à assurer l’équilibre annuel du régime.

Risque systémique

État = employeur + décideur + garant

L’État est simultanément employeur, législateur, collecteur de l’impôt et garant ultime du régime. Il possède donc aussi le pouvoir de modifier les règles lorsque l’équilibre se dégrade.

Ordre de grandeur 2025. Le compte d’affectation spéciale « Pensions » a encaissé environ 55,1 Md€ de contributions employeurs, dont environ 47,7 Md€ venant directement de l’État, contre environ 7,5 Md€ de retenues salariales.

En 2026, le taux de contribution employeur pour un fonctionnaire civil de l’État atteint 82,28 % du traitement indiciaire concerné, contre 11,10 % de retenue salariale. Ce taux ne signifie pas que 82 € sont épargnés pour l’avenir pour 100 € de traitement : il reflète surtout ce qu’il faut injecter aujourd’hui pour financer les pensions courantes et équilibrer le régime.

Engagements futurs. Dans ses comptes, l’État évaluait à environ 1 366 Md€, au 31 décembre 2025, la valeur actuarielle de ses engagements de retraite envers les fonctionnaires civils et militaires. Ce montant n’est pas une dette immédiatement exigible et dépend fortement des hypothèses d’actualisation. Il montre néanmoins l’ampleur des droits futurs reconnus.

Ce que cela change dans le débat

La comparaison pertinente n’est pas « privé contre public ». Le régime général du privé fonctionne lui aussi principalement par répartition : les cotisations d’aujourd’hui financent les pensions d’aujourd’hui.

La singularité de l’État se trouve ailleurs : il a pris l’engagement, il en fixe une partie des règles, il en finance l’équilibre et il décide aussi de la manière dont l’ajustement sera réparti.

« Qui a pris l’engagement ? Qui l’a financé au fil du temps ? Qui peut aujourd’hui modifier les règles ? Et qui supportera finalement le risque ? »

C’est ici que la retraite rejoint directement l’économie du risque : le débat ne porte plus seulement sur le montant des pensions, mais sur la distribution du pouvoir et du risque dans le temps.

Sénat — financement des pensions des fonctionnaires avant et après 2006

Historique du taux employeur implicite et mise en place du CAS Pensions.

Service des retraites de l’État — CAS Pensions

Recettes et contributions employeurs du compte d’affectation spéciale.

Service des retraites de l’État — taux de cotisation

Taux de contribution employeur et retenue salariale applicables.

Compte général de l’État — engagements de retraite

Évaluation actuarielle des engagements de retraite de l’État.

4. Le coût invisible : la confiance

Une décision publique peut être budgétairement favorable et institutionnellement coûteuse. Lorsqu’une règle change, le bilan ne devrait donc pas être lu uniquement en euros.

Compte 1

Financier

Combien entre ? Combien sort ? Quelle économie budgétaire est affichée ?

Compte 2

Risque

Qui supporte les conséquences si l’hypothèse est mauvaise ou si l’équilibre se dégrade ?

Compte 3

Effet réel

Que devient concrètement la mesure dans la vie quotidienne, la consommation, l’activité et la solidarité ?

Compte 4

Confiance

Que produit la décision dans la relation entre l’institution et ceux qu’elle engage ? La confiance facilite l’adhésion aux politiques publiques et réduit les coûts de transaction ; sa dégradation peut rendre les réformes futures plus difficiles.

« Une décision peut économiser de l’argent tout en consommant du capital de confiance. »

La confiance devient alors un capital institutionnel. Elle se construit lorsqu’une institution tient ses engagements, explique clairement les changements nécessaires, répartit l’effort de manière intelligible et relie la décision à ses conséquences.

À l’inverse, une accumulation d’écarts entre ce qui avait été annoncé, ce qui a été fait et ce qu’on demande ensuite aux citoyens peut produire un passif institutionnel de confiance.

Indicateur à retenir. Une réforme des retraites ne devrait pas seulement afficher une économie budgétaire. Elle devrait aussi expliciter la manière dont elle répartit le risque entre générations et ce qu’elle change dans la confiance envers l’institution.
OCDE — Confiance dans les institutions publiques, France, 2026

Mesures récentes de confiance, satisfaction des services publics et sentiment d’avoir voix au chapitre.

OCDE — Updated Guidelines on Measuring Trust, 2026

La confiance institutionnelle devient un objet statistique formalisé et comparable.

5. La trajectoire du risque : de la décision passée à l’effort présent

Avant de demander qui doit payer un ajustement, il faut reconstruire la trajectoire du risque.

Décision initialeRègles de retraite, âge, droits ouverts, financement prévu.
Temps longCarrières, démographie, croissance, dette, décisions successives.
Risque émergentÉcart entre engagements, ressources et équilibres observés.
Décision correctiveRéforme, sous-indexation, hausse de prélèvements, changement de règles.
Porteur du risqueActifs, retraités, contribuables, employeurs publics ou privés.
Effet institutionnelAcceptation, contestation, confiance ou défiance.

« Le risque ne disparaît jamais parce qu’on cesse de le comptabiliser. Il change de lieu, de génération et de porteur. »

Cette lecture permet d’éviter les oppositions simplistes entre actifs et retraités, public et privé, contribuables et bénéficiaires. Elle oblige à revenir à la chronologie :

Cinq questions :
1. À quel moment le risque est-il apparu ?
2. Qui pouvait le voir ?
3. Qui pouvait agir ?
4. Pourquoi l’ajustement intervient-il maintenant ?
5. Pourquoi est-il porté par tel acteur plutôt que tel autre ?

Si le risque était largement prévisible et que la correction a été repoussée pendant des décennies, le problème devient celui de la responsabilité temporelle. Si le risque provient d’événements réellement imprévisibles, une nouvelle répartition de l’effort peut au contraire être nécessaire.

La grille ZEON ne décide pas à la place du citoyen. Elle permet de voir la structure : décision → engagement → temps → risque → ajustement → porteur final.

6. L’autre extrémité du système : entrer dans la société

Une réflexion sur les retraites devient incomplète si elle oppose simplement les « jeunes » aux « retraités ». Les générations ne sont pas deux blocs séparés : elles sont reliées par le financement du système, mais aussi par l’aide familiale, le logement, les études, les transmissions et les solidarités quotidiennes.

« La difficulté d’une génération âgée à préserver ce qui lui avait été promis rencontre la difficulté d’une génération jeune à trouver sa place dans un système devenu plus exigeant à plusieurs seuils d’entrée. »

Il serait excessif d’affirmer que l’entrée dans la vie adulte était facile pour les générations précédentes. Elle ne l’était pas. Mais plusieurs indicateurs contemporains montrent que les jeunes rencontrent aujourd’hui des obstacles importants pour franchir certains seuils : emploi stable, revenu suffisant, logement autonome et indépendance financière.

Emploi
19,8 %

En 2025, le taux de chômage des actifs de 15 à 24 ans est de 19,8 %, contre 6,9 % chez les 25-49 ans. Ce taux doit être lu avec prudence : une grande partie des moins de 25 ans est encore en études.

Pauvreté
18,6 %

En 2024, le taux de pauvreté des 18-29 ans atteint 18,6 % en France métropolitaine, contre 10,6 % chez les 65-74 ans et 9,9 % chez les 75 ans et plus.

Autonomie

Un seuil souvent retardé

L’Insee a montré que la part des 18-29 ans vivant chez leurs parents avait recommencé à augmenter après 2000. L’accès à un logement autonome reste fortement lié à la stabilité de l’emploi et au soutien familial.

Nuance importante. Tout n’évolue pas dans le même sens. Le taux d’emploi des 15-24 ans était de 34,5 % en 2025, soit 4,6 points de plus qu’en 2019, notamment sous l’effet du développement de l’alternance. La difficulté d’intégration ne se résume donc pas à « moins d’emplois » : elle tient aussi à la qualité, à la stabilité et au coût des seuils d’autonomie.

Le faux conflit entre générations

Présenter la question comme un choix entre « protéger les retraités » et « aider les jeunes » masque une partie du système. Les retraités et les générations plus âgées participent eux-mêmes au financement de l’entrée dans la vie adulte : aides aux enfants et petits-enfants, logement temporaire, soutien lors des études, apport pour un achat, dépenses courantes, dons et transmissions.

Une baisse de revenu des retraités peut donc, selon les familles, se transmettre partiellement vers les générations plus jeunes. Inversement, une jeunesse durablement mal insérée fragilise à terme les ressources du système par répartition.

Jeune générationÉtudes, premier emploi, logement, autonomie.
FamilleSoutien financier, logement, transmissions, entraide.
Vie activeCotisations, impôts, production et consommation.
RetraiteDroits acquis et revenu de remplacement.
Nouvelle entraideAide aux descendants et associations.
Cycle suivantLa génération suivante entre à son tour dans le système.

« Une société soutenable ne choisit pas une génération contre une autre : elle rend visibles les flux qui les relient. »

C’est ici que la question des retraites devient véritablement intergénérationnelle. L’enjeu n’est plus seulement de répartir une charge comptable entre âges, mais d’éviter qu’un même système fragilise simultanément la sortie de la vie active des uns et l’entrée dans la vie autonome des autres.

Insee — Le chômage en 2025

Taux de chômage des 15-24 ans : 19,8 % en moyenne en 2025 ; précautions de lecture liées à la faible part d’actifs avant 25 ans.

Insee — Caractéristiques des personnes en emploi, 2025

Taux d’emploi des 15-24 ans à 34,5 %, supérieur de 4,6 points à celui de 2019.

Insee — Pauvreté selon l’âge, données 2024

Taux de pauvreté de 18,6 % pour les 18-29 ans, 10,6 % pour les 65-74 ans et 9,9 % pour les 75 ans et plus.

Insee — Les 18-29 ans vivant chez leurs parents

Hausse de la cohabitation depuis le début des années 2000 et rôle de l’emploi stable dans l’accès à l’autonomie résidentielle.

7. Porter le risque sans disposer du pouvoir correspondant

Le retraité reste pleinement citoyen : il vote, peut interpeller ses élus, signer ou déposer des pétitions, participer à une association ou rejoindre une organisation représentative. Mais ces moyens ne lui donnent pas un pouvoir direct sur une décision qui modifie spécifiquement sa pension ou son pouvoir d’achat.

« Avoir une voix électorale n’est pas la même chose que disposer d’un pouvoir proportionné sur la décision dont on supporte directement le risque. »

Élection

Un mandat général

L’électeur choisit entre des programmes portant simultanément sur de nombreux sujets. En France, l’article 27 de la Constitution précise en outre que tout mandat impératif est nul : un parlementaire n’est pas juridiquement lié par une instruction particulière de ses électeurs.

Concertation

Une représentation indirecte

Le Conseil d’orientation des retraites associe notamment parlementaires, partenaires sociaux, représentants des familles et des retraités, administrations et experts. Cette représentation contribue à l’analyse et au débat, mais ne confère pas aux retraités un pouvoir de décision direct sur les réformes.

Pétitions

Un droit d’interpellation

À l’Assemblée nationale, une pétition peut être examinée en commission ; au-delà de certains seuils, elle bénéficie d’une visibilité accrue ou peut faire l’objet d’un débat. Elle n’entraîne pas automatiquement une modification de la loi.

Le point systémique. Le retraité peut participer à la vie démocratique, mais il ne dispose pas d’un mécanisme lui permettant de consentir, refuser ou amender directement une mesure qui modifie son revenu de retraite. Son pouvoir reste général, périodique et indirect.

Une asymétrie particulière

Cette asymétrie est plus sensible à la retraite parce que le retraité dispose généralement de moins de possibilités qu’un actif pour compenser une baisse de revenu par davantage de travail, une négociation salariale ou un changement d’activité.

La question devient alors moins : « Le retraité peut-il voter ? » — évidemment oui — que :

« Celui qui porte le risque dispose-t-il d’un pouvoir proportionné sur la décision qui l’engendre ? »

Cette question ne concerne d’ailleurs pas seulement les retraités. Les jeunes entrant dans la vie active subissent eux aussi des architectures qu’ils n’ont pas conçues : coût du logement, règles de cotisation, dette publique, accès à l’emploi et règles futures de retraite. Le problème est donc plus général : les conséquences peuvent se déployer sur plusieurs décennies alors que les moyens ordinaires d’intervention politique sont ponctuels, généralistes et indirects.

DécisionUne règle est adoptée ou modifiée.
PouvoirInstitutions, Parlement, gouvernement, partenaires concernés.
ApplicationLa règle produit ses effets.
RisquePerte de revenu, effort supplémentaire, incertitude.
Porteur finalRetraité, actif, jeune, contribuable ou employeur.
Retour démocratiqueÉlection, pétition, mobilisation, représentation indirecte.

Ajouter un cinquième compte

Aux quatre comptes déjà utilisés — financier, risque, effet réel et confiance — il faut en ajouter un cinquième :

Pouvoir / représentation : qui peut décider, qui peut modifier la règle, qui peut réellement infléchir la décision et à quel moment ?

Une analyse complète d’une réforme devrait donc rendre visibles cinq dimensions : argent, risque, effet réel, confiance et pouvoir.

Légifrance — Constitution, article 27

Le mandat impératif est nul ; le vote des parlementaires est personnel.

Conseil d’orientation des retraites — Présentation et composition

Le COR réunit parlementaires, partenaires sociaux, représentants des familles et des retraités, administrations et experts.

Assemblée nationale — Plateforme des pétitions

Les pétitions peuvent être examinées en commission ; celles dépassant certains seuils bénéficient d’une visibilité accrue et peuvent, dans certains cas, être débattues en séance publique.

CESE — Pétitions citoyennes

Une pétition réunissant 150 000 signatures peut saisir le CESE, qui peut ensuite rendre un avis.

8. Suivre 100 € de pension

100 €Pension brute versée
PrélèvementsCSG, CRDS, CASA selon le revenu fiscal
ImpôtImpôt sur le revenu selon le foyer
Vie couranteLogement, alimentation, énergie, services, santé, loisirs
SolidaritéEnfants, petits-enfants, proches, associations
RecirculationTVA, chiffre d’affaires, salaires, cotisations, nouveaux revenus
Conséquence : retirer 100 € de pension évite bien 100 € de versement brut, mais supprime en même temps une partie des recettes publiques et peut réduire des flux économiques qui produisent eux-mêmes des recettes.

9. Ce que l’on peut établir sans hypothèse

Prélèvements sociaux
0 à 9,1 %

En 2026, la CSG sur les retraites est de 3,8 %, 6,6 % ou 8,3 % selon le revenu fiscal de référence. La CRDS est de 0,5 % et la CASA de 0,3 % dans certains cas.

Retraités concernés
71 %

Fin 2025, 11 millions de retraités du régime général étaient assujettis à la CSG et à la CRDS, soit 71 % des retraités du régime général.

Impôt
10 %

Les pensions imposables bénéficient en 2026, pour les revenus 2025, d’un abattement fiscal de 10 %, plafonné à 4 439 € par foyer.

Consommation / épargne
17,9 % d’épargne

En 2025, le taux d’épargne des ménages français était de 17,9 %. Ce chiffre concerne l’ensemble des ménages et ne doit pas être appliqué automatiquement à tous les retraités.

Solidarité familiale
93 %

Dans l’enquête Budget de famille 2017 exploitée par l’Insee, 93 % des transferts monétaires entre ménages avaient lieu au sein de la famille. Les retraités versaient davantage d’aide qu’ils n’en recevaient.

Ces données ne suffisent pas à calculer un rendement macroéconomique unique de la retraite. Elles établissent cependant que la pension alimente plusieurs circuits simultanément.

10. Simulateur : que devient une baisse de 100 € ?

Cet outil est volontairement paramétrable. Il sépare les données fiscales des hypothèses comportementales. Il ne constitue ni un calcul fiscal individuel, ni une prévision macroéconomique.

82,1 % correspond à 100 % − 17,9 %, uniquement comme repère national 2025.
Hypothèse illustrative, pas taux légal de TVA.

Résultat mensuel de premier tour

Pension brute non versée100,00 €
Prélèvements sociaux perdus9,10 €
IR perdu — approximation marginale25,41 €
Baisse de revenu disponible65,49 €
Baisse de consommation simulée53,77 €
Fiscalité indirecte perdue — hypothèse5,38 €
Économie publique de premier tour après ces seules rétroactions 60,12 €

Non inclus : effets sur chiffre d’affaires, emploi, cotisations sociales, impôt sur les sociétés, dons, aides familiales, épargne et réactions de comportement. Ces effets peuvent modifier le résultat dans les deux sens.

Quatre profils illustratifs — baisse de 100 € bruts/mois

Profil Hypothèses Prélèvements sociaux perdus IR perdu estimé Fiscalité indirecte perdue* Économie publique de 1er tour*
≈ 1 000 €/mois Exonéré · IR 0 % 0,00 € 0,00 € 8,21 € ≈ 91,79 €
≈ 2 000 €/mois Prélèvements 7,4 % · IR marginal 11 % · abattement marginal 10 % 7,40 € ≈ 9,48 € ≈ 6,82 € ≈ 76,30 €
≈ 3 000 €/mois Prélèvements 9,1 % · IR marginal 30 % · abattement marginal 10 % 9,10 € ≈ 25,41 € ≈ 5,38 € ≈ 60,12 €
≈ 4 000 €/mois Prélèvements 9,1 % · IR marginal 30 % · abattement déjà plafonné 9,10 € ≈ 28,23 € ≈ 5,15 € ≈ 57,52 €

* Avec, uniquement pour illustrer le mécanisme, 82,1 % de la perte de revenu disponible répercutée sur la consommation et une fiscalité indirecte effective de 10 %. Le taux de CSG dépend en réalité du RFR N−2 et de la situation du foyer ; ces quatre profils ne sont donc pas des cas fiscaux universels.

11. Que signifie alors « économiser 6 milliards sur les retraites » ?

Comptablement, 6 milliards d’euros de pensions non versées représentent bien 6 milliards de dépenses brutes en moins pour les régimes concernés. Mais le bilan consolidé des finances publiques doit ensuite intégrer les recettes qui disparaissent et les changements de comportement.

Étape 1

Économie brute

+ 6 Md€

Versements de pensions évités.

Étape 2

Recettes directes perdues

CSG, CRDS, CASA et impôt sur le revenu qui auraient été prélevés sur les pensions concernées.

Étape 3

Recirculation modifiée

Consommation, fiscalité indirecte, aides familiales, dons, épargne, activité des entreprises et recettes associées.

L’économie budgétaire brute est observable immédiatement. L’économie publique nette exige de suivre la circulation de l’euro.

Ce que l’on ne peut pas affirmer sérieusement : qu’une réduction nationale de 6 Md€ produirait mécaniquement 3,5, 4 ou 5 Md€ d’économie nette. Pour obtenir ce chiffre, il faudrait connaître la répartition précise des retraités concernés, leurs taux de CSG et d’imposition, leur propension à consommer, leur composition de consommation et leur réaction à la baisse de revenu.

12. Ce que cette page démontre — et ce qu’elle ne démontre pas

Elle démontre un mécanisme

Une pension versée en France alimente plusieurs circuits : prélèvements, consommation, entraide, dons et épargne. Réduire la pension modifie simultanément ces circuits.

Elle ne fournit pas un multiplicateur magique

Le comportement des retraités est hétérogène. Un ménage peut réduire sa consommation, puiser dans son épargne, diminuer ses dons ou son aide aux proches. Chaque réaction produit un effet différent.

La question utile

« Pour chaque euro de pension supprimé, quel est le gain net pour les finances publiques après prise en compte des prélèvements perdus et de la circulation économique modifiée ? »

Trois niveaux à ne plus confondre :
1. Engagement historique : droits ouverts et promesses faites au fil des carrières.
2. Financement courant : cotisations, contributions employeurs et impôt mobilisés aujourd’hui.
3. Circulation économique : ce que devient la pension une fois versée.
Les cinq comptes d’une réforme :
Financier — combien coûte ou rapporte la mesure.
Risque — qui porte l’incertitude et les conséquences.
Effet réel — ce qui change effectivement dans l’économie et la vie quotidienne.
Confiance — ce que la décision construit ou détruit dans la relation institutionnelle.
Pouvoir / représentation — qui peut décider, contester, corriger ou infléchir la règle.
Principe intergénérationnel. Une réforme soutenable ne peut pas regarder uniquement le coût des retraités ni uniquement la charge des actifs. Elle doit observer ensemble l’entrée dans la vie autonome, la vie contributive, la retraite et les transferts familiaux qui relient les générations.

13. Sources et données utilisées

Assurance retraite — Prélèvements sociaux en 2026

Seuils de RFR et taux de CSG, CRDS et CASA applicables en 2026.

Assurance retraite — Statistiques sur les prélèvements sociaux

11 millions de retraités du régime général assujettis à la CSG et à la CRDS fin 2025, soit 71 %.

impots.gouv.fr — Pensions de retraite

Règles d’imposition et abattement forfaitaire de 10 % plafonné à 4 439 € pour les revenus 2025.

Ministère de l’Économie — Barème de l’impôt 2026 sur les revenus 2025

Tranches à 0 %, 11 %, 30 %, 41 % et 45 % et mécanisme de décote.

Insee — La consommation des ménages en 2025

Taux d’épargne annuel de 17,9 % en 2025. Ce taux concerne l’ensemble des ménages.

Insee — Solidarité financière entre ménages

Données de l’enquête Budget de famille 2017 : 93 % des transferts monétaires étudiés sont intrafamiliaux ; les retraités sont contributeurs nets.

DREES — Les retraités et les retraites, édition 2025

Cadre statistique général du système de retraite français.

Méthode. Les données officielles ci-dessus sont distinguées des hypothèses du simulateur. Le « taux effectif de fiscalité indirecte » et la part de baisse de revenu répercutée sur la consommation sont volontairement modifiables. Aucune estimation du simulateur ne doit être présentée comme une prévision officielle.

14. Conclusion — Étrangers au même monde

« Je me sens souvent étranger à ce monde. »

Mais lorsque j’observe la manière dont notre société est conduite, une autre impression apparaît : ceux qui prennent les décisions semblent parfois eux-mêmes étrangers à la société sur laquelle leurs décisions s’appliquent.

Étrangers non par leur origine, mais par la distance.

Distance avec celui qui a travaillé quarante ans et organise sa vie à partir de règles qu’il croyait durables.

Distance avec le jeune qui cherche à entrer dans la société, trouver un emploi stable, se loger et construire son autonomie.

Distance avec celui qui supporte concrètement les conséquences d’une décision prise ailleurs.

Le problème n’est alors plus seulement celui d’une mauvaise décision.

Il apparaît lorsque celui qui décide ne porte pas le risque, lorsque celui qui porte le risque dispose de peu de pouvoir sur la décision, et lorsque la correction d’un déséquilibre ancien est finalement demandée à ceux qui n’en ont pas déterminé les causes.

C’est ainsi que se fragilise la confiance.

Une société ne tient pas seulement par ses budgets, ses institutions et ses règles.
Elle tient parce que ceux qui la composent peuvent encore reconnaître un lien entre décision, responsabilité, risque et conséquence.

Lorsque ce lien disparaît, gouvernants et gouvernés peuvent continuer à vivre sur le même territoire tout en donnant l’impression de ne plus habiter le même monde.

« Je suis peut-être étranger à ce monde. Mais la question qui demeure est plus troublante : ceux qui le gouvernent habitent-ils encore suffisamment le monde de ceux sur lesquels leurs décisions s’appliquent ? »