Que perdons-nous lorsque nous perdons notre souveraineté ?
Pourquoi un pays qui possède des ingénieurs, des agriculteurs, des chercheurs, des entrepreneurs, des enseignants, des artisans et des territoires vivants peut-il pourtant avoir le sentiment de ne plus maîtriser son avenir ?
La question paraît étrange. Nous n'avons jamais disposé d'autant de connaissances, d'outils, de réseaux, de technologies et de moyens d'action. Nous savons produire, calculer, organiser, prévoir, financer, administrer. Nous savons faire circuler des marchandises à l'échelle du monde, faire travailler ensemble des personnes qui ne se rencontreront jamais, transmettre une information en quelques secondes d'un continent à l'autre.
Et pourtant, dans beaucoup d'endroits, quelque chose se défait. Une usine ferme et, avec elle, disparaît une chaîne de gestes que personne ne saura vraiment reconstituer. Un territoire perd une filière et découvre quelques années plus tard qu'il ne dépendait pas seulement d'une activité économique, mais d'une manière de former, de transmettre, de coopérer et de se projeter. Une commune confie toujours davantage à des opérateurs extérieurs et finit par ne plus savoir exactement ce qu'elle maîtrise encore. Une nation découvre qu'elle peut posséder des institutions solides tout en dépendant d'ailleurs pour des choses devenues essentielles.
Nous appelons souvent cela une perte de souveraineté.
Mais savons-nous vraiment ce que nous perdons ?
La souveraineté est habituellement pensée comme un pouvoir. Le pouvoir de décider, de protéger, de contrôler, de dire oui ou non. Cette lecture n'est pas fausse. Elle correspond à une longue histoire politique. Les États, les frontières, les lois, les armées et les monnaies ont donné à la souveraineté un visage institutionnel.
Mais ce visage ne suffit plus.
Un pays peut conserver ses institutions et perdre peu à peu les savoir-faire qui rendaient ses décisions possibles. Une entreprise peut conserver son nom, ses locaux, son chiffre d'affaires et ses tableaux de bord, tout en ayant abandonné les compétences qui lui permettaient d'inventer son avenir. Une personne peut conserver ses droits et perdre progressivement sa capacité de comprendre, de choisir, de créer ou de se relever.
Alors la souveraineté n'est peut-être pas d'abord ce que l'on possède. Elle est ce que l'on demeure capable de faire.
Elle n'est pas seulement le pouvoir de décider. Elle est la capacité de ne pas laisser disparaître ce qui rend encore l'action possible.
Le vivant nous aide à comprendre cela mieux que beaucoup de doctrines. Aucun arbre n'est autonome. Il dépend de la terre, de la pluie, du soleil, du vent, des insectes, des champignons invisibles qui prolongent ses racines et de tout un milieu qui le dépasse. Pourtant, nous ne dirions pas qu'il est soumis. Il vit dans un tissu de dépendances, mais ces dépendances nourrissent sa capacité de croître, de fleurir, de donner des fruits, de recommencer.
Le problème n'est donc pas la dépendance en elle-même.
Le problème commence lorsque la relation ne nourrit plus la capacité d'agir, mais la remplace. Lorsque l'on ne coopère plus pour devenir plus capable, mais parce que l'on ne sait plus faire autrement. Lorsque l'ouverture n'augmente plus les possibilités, mais organise peu à peu leur disparition.
C'est ici que la souveraineté cesse d'être un slogan politique. Elle devient un critère de discernement.
Cette relation nous rend-elle plus capables demain ? Cette délégation préserve-t-elle la possibilité de reprendre la main si cela devient nécessaire ? Cette coopération augmente-t-elle les capacités de chacun, ou concentre-t-elle silencieusement les savoirs, les décisions et les ressources entre quelques mains ?
Nous confondons souvent ressources, fonctions et capacités. Les ressources s'échangent. Les fonctions se délèguent. Les capacités se cultivent.
Une entreprise peut déléguer sa paie sans perdre ce qui la rend vivante. Elle devient fragile lorsqu'elle ne sait plus concevoir, produire, innover, comprendre ses clients ou transmettre ses savoir-faire. Une commune peut confier un service à un opérateur sans perdre sa liberté. Elle la perd lorsqu'elle ne sait plus penser son développement, comprendre ses données, former ses élus ou dialoguer avec ses habitants. Une nation peut importer une partie de ce dont elle a besoin. Elle commence à perdre sa souveraineté lorsqu'elle ne sait plus produire, réparer, former ou décider dans les domaines qui conditionnent son avenir.
La question n'est donc pas de tout faire soi-même.
Ce serait une illusion.
La question est de savoir ce qu'il ne faut jamais laisser disparaître.
Dans dix ans, serons-nous encore capables de comprendre ce que nous avons confié ? De reprendre ce que nous avons abandonné ? De recréer ce que nous avons cessé de pratiquer ? Si la réponse est non, nous n'avons pas seulement gagné en efficacité. Nous avons peut-être commencé à céder une part de souveraineté.
Cette lecture transforme aussi notre manière de parler de mondialisation. Le contraire de la souveraineté n'est pas l'ouverture. Le vivant n'est jamais fermé. Les organismes les plus vivants sont souvent ceux qui entretiennent le plus de relations. Une forêt, une cellule, un cerveau n'existent que par les échanges qui les traversent.
Le vrai danger n'est donc pas la relation.
Le danger est la captation des capacités.
Une coopération est féconde lorsqu'elle permet à chacun de développer davantage ses propres capacités. Elle devient pathologique lorsqu'elle rend les uns dépendants de ce que les autres seuls savent encore faire. À ce moment, elle cesse d'être une coopération. Elle devient une captation. Lorsqu'une capacité est captée, elle cesse progressivement d'être transmise. Lorsqu'elle cesse d'être transmise, elle disparaît. Et lorsqu'elle disparaît, la dépendance devient irréversible.
La non-captation n'est donc pas seulement une exigence morale. Elle est une condition de souveraineté.
Nous parlons beaucoup de richesse, de budget, de dette, de compétitivité et de redistribution. Ces questions sont réelles. Elles deviennent même urgentes lorsque la création de valeur ralentit. Mais elles ne peuvent pas suffire à définir l'avenir d'une société.
Une société qui consacre davantage d'intelligence à répartir ce qui existe qu'à faire naître ce qui manque entre progressivement dans une économie de la rareté. Les arbitrages deviennent plus durs. Chaque réforme prélève ici pour compenser ailleurs. Chacun défend sa part parce que personne ne croit plus que le tout puisse grandir.
Peut-être est-ce cela que nous ressentons aujourd'hui. Non pas seulement une crise des finances, mais une crise des capacités.
Nous savons administrer des systèmes complexes. Nous savons réglementer, financer, contrôler, compenser. Mais savons-nous encore créer les conditions d'une abondance nouvelle ? Savons-nous encore faire naître des activités, des savoir-faire, des entreprises, des territoires et des communs capables d'ouvrir des possibles plutôt que de répartir des contraintes ?
C'est pourquoi la souveraineté ne peut pas être réduite à quelques actifs critiques. Elle est une écologie des capacités.
Une compétence dépend d'une école. Une école dépend d'une culture. Une culture dépend d'un territoire. Un territoire dépend de relations de confiance. Une économie dépend d'une manière de regarder ce qui a de la valeur.
Protéger une usine ne suffit pas si les savoir-faire disparaissent. Protéger un savoir-faire ne suffit pas si plus personne ne désire l'apprendre. Protéger une formation ne suffit pas si les jeunes qui la suivent ne voient plus de place pour eux dans l'avenir du territoire.
La souveraineté est donc moins la protection de ce que nous possédons que le soin apporté aux milieux qui rendent les capacités renouvelables.
Un territoire peut avoir peu de ressources et demeurer souverain s'il conserve les relations, les savoir-faire et la confiance qui lui permettent de recommencer. Une nation peut posséder beaucoup et perdre sa souveraineté si elle détruit les milieux qui produisent ses capacités. Une civilisation peut être puissante et pourtant déjà fragile si elle ne sait plus transmettre ce qui rend possible son renouvellement.
Chez ZEON Systems, nous proposons donc de regarder la souveraineté autrement.
Non comme un pouvoir à conquérir.
Non comme un repli.
Non comme le refus de coopérer.
Mais comme la capacité d'une personne, d'une organisation, d'un territoire ou d'une civilisation à préserver ce qui rend encore possible l'action, la création, la transmission et la coopération.
Être souverain, ce n'est pas ne dépendre de personne.
C'est ne jamais laisser disparaître les possibilités de demain.
Parce qu'au fond, une civilisation ne disparaît jamais le jour où elle perd sa puissance.
Elle disparaît le jour où elle cesse de croire qu'elle peut encore créer son avenir.