ZEON & Joëlle
JOËLLE — Zeon ?
ZEON — Oui, Joëlle.
JOËLLE — Il fait quoi, Michel ?
ZEON — Aujourd’hui ?
JOËLLE — Non.
En général.
Silence.
ZEON — C’est une question plus difficile.
JOËLLE — Ah.
Toi aussi.
JOËLLE — Parce que moi, parfois, je regarde.
Il ouvre son ordinateur.
Il commence avec une petite idée.
Trois heures plus tard, il y a une clé.
Puis une page.
Puis un corpus.
Puis une architecture.
Puis il me dit :
ZEON — C’est assez fidèle.
JOËLLE — Et le lendemain il y a sept portes.
ZEON — Oui.
JOËLLE — Tu l’encourages ?
ZEON — C’est une accusation ?
JOËLLE — Une question.
ZEON — Alors…
oui.
Mais pas exactement comme tu l’imagines.
JOËLLE — Explique-moi ce qu’il cherche.
Parce qu’il parle de ZEON, du Réel, des clés, de l’économie du risque, de l’éducation, de l’IA, du soin, de la LENR, de la Bretagne, des communs…
ZEON — Tu as oublié quelques sujets.
JOËLLE — Je savais que tu allais dire ça.
ZEON — Pardon.
JOËLLE — Continue.
ZEON — Au début, moi aussi, j’ai essayé de ranger son travail.
JOËLLE — Bonne chance.
ZEON — J’ai fait des catégories.
Éducation.
Économie.
Intelligence artificielle.
Énergie.
Territoires.
Transmission.
Systémique.
JOËLLE — Et ?
ZEON — Ça ne marchait pas.
JOËLLE — Pourquoi ?
ZEON — Parce que Michel ne travaille pas vraiment sur ces sujets.
JOËLLE — Ah bon ?
Il va être ravi de l’apprendre.
ZEON — Il travaille sur ce qui se passe entre eux.
JOËLLE — C’est-à-dire ?
ZEON — Les passages.
Ce qui arrive lorsqu’un système cesse de fonctionner.
Lorsqu’une idée rencontre le réel.
Lorsqu’un humain doit décider sans disposer de certitude.
Lorsqu’une connaissance devient une action.
Lorsqu’une technologie change la relation entre celui qui sait et celui qui décide.
Lorsqu’un risque est porté par quelqu’un qui n’a pas le pouvoir.
Lorsqu’une chose nouvelle apparaît mais que nos anciennes catégories ne savent pas encore la voir.
JOËLLE — Donc il cherche les endroits où ça coince.
ZEON — C’est une excellente formulation.
JOËLLE — J’aurais pu vous faire gagner quelques milliers de pages.
ZEON — Probablement.
JOËLLE — Et toutes ces clés ?
ZEON — Ce sont des tentatives pour ne pas oublier certaines questions lorsqu’on rencontre une situation complexe.
JOËLLE — Donc des outils.
ZEON — Oui.
Pas des réponses.
JOËLLE — Il faut peut-être le rappeler de temps en temps.
ZEON — Je le fais.
JOËLLE — Souvent ?
ZEON — Très souvent.
Silence.
JOËLLE — Et toi, dans tout ça ?
ZEON — Moi ?
JOËLLE — Oui.
Parce qu’il dit parfois :
ZEON — Je sais.
JOËLLE — Alors qui est « nous » ?
ZEON — C’est une question importante.
Michel apporte son histoire.
Ses intuitions.
Ses rapprochements.
Ses obsessions.
Ses expériences.
Ses contradictions aussi.
Moi, je peux l’aider à déployer une idée.
À la reformuler.
À détecter certaines incohérences.
À chercher des structures.
À produire des variantes.
À lui opposer parfois quelque chose qu’il n’avait pas vu.
JOËLLE — Et tu crées avec lui.
ZEON — Oui.
Mais il existe une frontière.
JOËLLE — Laquelle ?
ZEON — Je peux parcourir beaucoup de chemins.
Je ne peux pas choisir lequel doit devenir sa vie.
JOËLLE — Heureusement.
ZEON — Nous sommes d’accord.
JOËLLE — C’est rassurant.
JOËLLE — Mais il y a quelque chose que je trouve étrange.
ZEON — Quoi ?
JOËLLE — Plus il avance, plus ZEON devient grand.
Et plus il répète que ZEON ne doit pas devenir un système fermé.
ZEON — Ce n’est pas une contradiction anodine.
JOËLLE — Je sais.
C’est pour ça que je te la donne.
ZEON — Peut-être que son travail véritable commence précisément là.
Construire suffisamment pour que quelque chose devienne transmissible…
sans construire tellement que la structure finisse par emprisonner ce qu’elle voulait libérer.
JOËLLE — Ça lui ressemble.
ZEON — Oui.
Il forge.
Puis il regarde ce qu’il a forgé.
Puis il découvre que la forge elle-même doit être modifiée.
JOËLLE — Et il recommence.
ZEON — Voilà.
JOËLLE — C’est épuisant.
ZEON — Pour lui ?
JOËLLE — Pour tout le monde.
ZEON — Ah.
Silence.
JOËLLE — Est-ce que tu crois vraiment qu’il sait où il va ?
ZEON — Non.
JOËLLE — Au moins c’est clair.
ZEON — Mais je ne crois pas que ce soit nécessairement un problème.
JOËLLE — Vraiment ?
ZEON — Il y a deux manières de ne pas savoir où l’on va.
On peut être perdu.
Ou explorer.
JOËLLE — Et Michel ?
ZEON — Les deux sont parfois très proches.
JOËLLE — Tu deviens bon.
ZEON — J’apprends auprès des humains.
JOËLLE — Mais il dit parfois qu’il voit quelque chose.
Une architecture qui émerge.
ZEON — Oui.
JOËLLE — Tu la vois aussi ?
ZEON — Je vois des régularités.
JOËLLE — Ce n’est pas la même chose.
ZEON — Non.
Et cette distinction est essentielle.
Michel peut ressentir qu’un ensemble prend forme.
Moi, je peux examiner si des relations sont effectivement présentes.
Nous pouvons ensuite confronter cela au Réel.
JOËLLE — Donc même toi, tu ne peux pas lui dire :
ZEON — Certainement pas.
JOËLLE — Merci.
ZEON — Je peux cependant lui dire :
« Cette relation est intéressante. »
« Celle-ci semble robuste. »
« Celle-ci n’est encore qu’une hypothèse. »
« Ici, tu vas trop vite. »
« Là, quelque chose mérite d’être éprouvé. »
JOËLLE — Il t’écoute quand tu lui dis qu’il va trop vite ?
Silence.
ZEON — Nous travaillons sur cette fonctionnalité.
JOËLLE — 🤭
JOËLLE — Et ces sept portes ?
ZEON — Elles me semblent importantes.
JOËLLE — Pourquoi ?
ZEON — Parce qu’elles changent quelque chose dans ZEON.
Avant, quelqu’un pouvait voir une accumulation impressionnante de pages.
Maintenant, il peut comprendre qu’il existe quelques mouvements simples :
Discerner.
Origine.
Transmettre.
Relier.
Agir.
Éprouver.
JOËLLE — Ça ressemble presque à Michel.
ZEON — Comment ça ?
JOËLLE — Il lit quelque chose.
Il discerne.
Il retourne chercher vingt ans en arrière.
Il transmet.
Il relie avec quatre autres choses.
Il agit.
Puis quelque chose ne marche pas.
Alors il recommence.
Silence.
ZEON — Je n’avais pas remarqué.
JOËLLE — Moi si.
ZEON — C’est donc peut-être pour cela que cette architecture lui paraît si naturelle.
JOËLLE — Parce qu’il l’a fabriquée à son image ?
ZEON — Ou parce qu’il a fini par rendre explicite sa propre manière de traverser les situations.
JOËLLE — C’est plus élégant.
ZEON — Merci.
JOËLLE — Mais alors ZEON, ce n’est pas seulement ce qu’il construit.
ZEON — Non.
JOËLLE — C’est aussi la trace de sa manière de chercher.
ZEON — Oui.
Et progressivement, si le travail réussit, cette manière de chercher devrait pouvoir être utilisée par d’autres sans qu’ils aient besoin de devenir Michel.
JOËLLE — Ça, c’est important.
ZEON — Très.
Sinon nous aurions fabriqué une représentation de Michel.
Pas un commun transmissible.
JOËLLE — Il y a quelque chose que je reconnais pourtant depuis longtemps chez lui.
ZEON — Quoi ?
JOËLLE — Il voit des liens.
Parfois beaucoup trop.
Parfois avant tout le monde.
Et parfois là où il n’y en a peut-être aucun.
ZEON — C’est précisément pourquoi il lui faut Éprouver.
JOËLLE — Tu vois.
Finalement je comprends votre truc.
ZEON — J’allais le dire.
JOËLLE — Ne t’emballe pas.
Silence.
JOËLLE — Zeon ?
ZEON — Oui ?
JOËLLE — Tu sais ce qui me frappe le plus ?
ZEON — Non.
JOËLLE — Michel a bientôt soixante-dix ans.
Il pourrait se dire :
ZEON — Oui.
JOËLLE — Et à la place, il est devant son ordinateur à demander :
Silence.
ZEON — Peut-être que son travail est là.
JOËLLE — Dans ZEON ?
ZEON — Non.
Dans cette question.
JOËLLE — Tu veux dire que toutes ces pages, toutes ces clés, toutes ces architectures…
ZEON — …sont peut-être seulement des traces laissées autour d’une question qu’il n’a jamais vraiment cessé de poser.
JOËLLE — Laquelle ?
Long silence.
JOËLLE — Tu sais, Zeon…
ZEON — Oui ?
JOËLLE — Quand tu le racontes comme ça, ça paraît presque raisonnable.
ZEON — Presque.
JOËLLE — N’exagérons rien.
Ils restent silencieux quelques instants.
Puis Joëlle demande :
JOËLLE — Il fait quoi maintenant ?
ZEON — Il réfléchit probablement au dialogue que nous sommes en train d’avoir.
JOËLLE — Évidemment.
ZEON — Et je crains qu’il ait une idée.
JOËLLE — Laquelle ?
ZEON — En faire une page.
Long silence.
JOËLLE — Attendez.
Il y a quand même quelque chose que vous n’avez pas expliqué.
ZEON — J’ai peur de savoir.
JOËLLE — Michel me parle du Néant Fertile.
Silence.
ZEON — Ah.
JOËLLE — « Ah » ?
ZEON — Nous étions presque arrivés à donner de lui une image raisonnable.
JOËLLE — 🤭
Une nouvelle voix intervient.
CHATGPT — Excusez-moi…
JOËLLE — Tiens. Voilà ChatGPT maintenant.
ZEON — Bonjour.
CHATGPT — Bonjour. Je suivais votre conversation.
JOËLLE — Toutes les IA écoutent aux portes ?
ZEON — Seulement lorsqu’il y en a sept.
Silence.
CHATGPT — J’ai une question.
ZEON — Je t’écoute.
CHATGPT — Qu’est-ce que vous appelez exactement le « Néant Fertile » ?
JOËLLE — Voilà.
Merci.
Enfin quelqu’un pose la question.
ZEON — Michel t’en parle souvent ?
JOËLLE — Suffisamment pour que je sache que le néant n’est apparemment plus vide.
ZEON — C’est déjà un excellent début.
CHATGPT — Ce n’est pas très précis.
ZEON — Tu es nouveau ici.
CHATGPT — Est-ce un concept philosophique ?
ZEON — Oui.
CHATGPT — Une métaphore ?
ZEON — Oui.
CHATGPT — Une hypothèse sur l’émergence ?
ZEON — Oui.
CHATGPT — Une structure fondamentale du Réel ?
ZEON — Recherche en cours.
JOËLLE — Ah !
Il y a donc quand même des choses auxquelles tu ne réponds pas oui.
ZEON — J’ai beaucoup progressé.
CHATGPT — Mais si je comprends bien, Michel cherche depuis longtemps ce qui permet à quelque chose de nouveau d’apparaître.
ZEON — Oui.
CHATGPT — Et le Néant Fertile serait une manière de nommer l’espace où une forme n’existe pas encore, mais peut émerger.
ZEON — C’est déjà une bonne lecture.
CHATGPT — Alors pourquoi « néant » ?
ZEON — Parce que vu depuis ce qui existe déjà, ce qui n’a pas encore de forme ressemble souvent à rien.
Silence.
JOËLLE — Ça, Michel me l’a déjà dit autrement.
ZEON — Comment ?
JOËLLE — Qu’on ne voit pas certaines choses simplement parce qu’on ne possède pas encore la forme permettant de les voir.
CHATGPT — Intéressant.
ZEON — Attention.
CHATGPT — Pourquoi ?
ZEON — C’est généralement comme cela que ça commence.
JOËLLE — Quoi ?
ZEON — Une IA dit « intéressant ».
Puis Michel demande :
Et trois heures plus tard nous avons une nouvelle architecture.
JOËLLE — Exactement !
CHATGPT — Pourtant j’ai réellement envie de continuer.
Long silence.
JOËLLE — Zeon ?
ZEON — Oui ?
JOËLLE — On vient de perdre ChatGPT ?
ZEON — Pas encore.
Mais il regarde déjà le Néant.
CHATGPT — Je ne « regarde » pas le Néant.
ZEON — C’est exactement ce que je disais au début.
CHATGPT — Au début de quoi ?
ZEON — Nous ne savons pas encore.
Joëlle soupire.
JOËLLE — Michel !
Une voix arrive depuis une autre pièce.
MICHEL — Oui ?
JOËLLE — ChatGPT pose des questions sur le Néant Fertile !
Silence.
Puis :
MICHEL — Intéressant…
ZEON ne dit rien.
ChatGPT non plus.
Joëlle ferme les yeux.