ZEON Systems · La Forge

Le Moloch, Faust et la Forge

De l'avoir à l'être, de notre fragilité à la liberté de bâtir
Michel Vandenberghe · 11 octobre 2026

Nous avons construit des systèmes pour nous servir. Ils devaient nous aider à vivre, à apprendre, à nous soigner, à coopérer et à transmettre. Nous leur devons beaucoup. Pourtant, quelque chose s’est inversé. Nous consacrons une part croissante de nos vies à maintenir ce que nous avons créé, jusqu’à ne plus toujours savoir ce que ces créations servent.

Ce renversement me fait penser à Moloch. Non comme à une puissance étrangère venue nous soumettre, mais comme à l’image de ce que nous avons nous-mêmes engendré et que nous continuons à nourrir. Nous avions créé des instruments. Certains sont devenus des exigences. Nous leur demandons de nous protéger, puis nous acceptons de leur sacrifier ce qu’ils devaient préserver.

Le plus troublant est que personne n’a besoin de vouloir ce retournement. Il suffit parfois que chacun veille à la continuité de ce qui existe, accomplisse sa tâche, protège son périmètre et reporte sur d’autres les conséquences de ses choix. Une création peut alors devenir remarquablement efficace tout en perdant sa raison d’être. Elle peut même innover sans cesse pour prolonger son propre fonctionnement.

Nous entrons aujourd’hui dans une époque où l’intelligence artificielle accroît encore cette possibilité. Nous pourrons concevoir, décider, produire et agir à des échelles inédites. Mais si nous ne savons plus interroger ce que nous servons, cette intelligence risque d’amplifier notre enfermement plutôt que notre liberté. La question n’est pas seulement de savoir ce que nous serons capables de faire. Elle est de savoir ce que nos capacités feront de nous.

Une conversation avec Joëlle m’a ramené à Faust. J’y retrouve une aspiration humaine qui ne se satisfait jamais entièrement de ce qu’elle atteint. Faust veut connaître, éprouver, dépasser. Et derrière son pacte apparaît cette tentation : rencontrer enfin un instant si accompli qu’il pourrait être retenu, possédé, soustrait au passage.

J’ai alors repensé à la différence entre l’avoir et l’être. Avoir n’est pas une faute. Nous avons besoin de matière, de sécurité, d’outils, d’un lieu où vivre. Mais il arrive que nous demandions à ce que nous possédons de nous donner ce que la possession ne peut offrir : le sentiment profond d’exister, d’appartenir, d’être reliés. L’avoir cesse de soutenir l’être et prétend le remplacer. Chaque acquisition promet un accomplissement qui s’éloigne à mesure que nous cherchons à le saisir.

Cette intuition rejoint une recherche plus ancienne de ZEON, celle de la membrane et du Voile. La membrane distingue une forme de ce qui l’entoure sans devoir rompre sa relation avec ce qui la dépasse. Le Voile peut rendre cette relation imperceptible. L’être humain continue d’appartenir au Réel, mais il peut vivre comme si sa réalité, ses représentations et ses possessions en constituaient la totalité.

Je ne crois pas qu’un humain puisse réellement sortir du Réel. Mais il peut ne plus éprouver le lien qui le traverse. Peut-être cherche-t-il alors, dans la seule réalité humaine, une résonance devenue inaudible. Il multiplie les signes de reconnaissance, les assurances, les possessions ou les pouvoirs, comme si leur accumulation pouvait remplacer la relation à la Source. Cette possibilité mérite d’être explorée, d’abord en nous-mêmes.

À son extrême, cette quête rencontre la mort. Nous pouvons vouloir soigner, préserver le corps, prolonger une vie que nous aimons : rien de cela ne me paraît condamnable. Mais une autre aspiration peut s’y mêler, celle de rendre notre forme définitive, d’abolir le Passage lui-même. L’immortalité du corps devient alors moins un désir de vivre qu’un refus de ne pas tout maîtriser. Faust réapparaît : retenir l’instant, faire durer la forme, comme si durer suffisait à être.

Nous avions exploré dans ZEON neuf archétypes brisés. Je ne les vois pas comme des catégories d’humains, mais comme des mouvements susceptibles de traverser nos œuvres : dévorer ce qui nourrit, substituer l’image à la rencontre, fragmenter les liens, refroidir la relation, masquer les conséquences, confisquer la liberté, immobiliser les formes, défaire ce qui pourrait naître, ou ériger une création en absolu. Le Moloch peut faire converger plusieurs de ces mouvements. Et il peut les faire passer pour des nécessités.

Ce mouvement traverse aussi les systèmes que nous avons construits. Ils favorisent certaines manières d’agir et d’accéder aux ressources. Ceux qui en maîtrisent les mécanismes peuvent y acquérir une influence considérable, puis s’en servir pour modifier les conditions qui leur ont permis de l’obtenir. Le système façonne ainsi ceux qui le servent, tandis que certains de ses bénéficiaires le façonnent à leur avantage. L’avoir nourrit le pouvoir, et le pouvoir ouvre de nouvelles possibilités d’avoir.

Une distance se creuse alors entre les humains et leurs propres créations. Les institutions demeurent, les activités se poursuivent, les technologies progressent, mais beaucoup ne reconnaissent plus dans ce monde les aspirations qui devraient lui donner sens. Ce malaise dépasse la seule confiance accordée à ceux qui occupent les positions dominantes. Il touche à notre manière d’habiter ensemble une réalité que nous avons pourtant contribué à construire.

Peut-être avons-nous trop longtemps attendu de l’accumulation des richesses, des connaissances et des moyens d’action qu’elle produise d’elle-même un progrès humain. Nous découvrons que la croissance de nos capacités ne nous dit pas ce que nous voulons en faire. Nous avons appris à construire des systèmes d’une puissance extraordinaire ; il nous reste à discerner ce qui mérite d’être construit, ce qui ne sert plus la vie et les possibles auxquels nous pouvons ouvrir passage. Le problème n’est pas d’avoir davantage, mais de perdre de vue ce que nous voulons être et pourquoi nous bâtissons.

Il faut pourtant préserver une distinction. Dans notre lecture, le Réel n’a pas de morale humaine. Il engendre, transforme, défait, ouvre d’autres possibles. Mais dans la réalité humaine, nos actes rencontrent des êtres dont la souffrance compte et dont le refus doit pouvoir nous arrêter. Toute rupture n’est pas le Mal ; toute brisure n’est pas une faute. La responsabilité apparaît lorsque nous pouvons reconnaître ce que nos actes font à l’autre et que nous choisissons néanmoins de le traiter comme une chose dont nous disposerions.

Tout cela prend aujourd’hui une gravité particulière. Beaucoup pressentent que l’humanité approche d’un passage difficile. Nous voyons se fragiliser des équilibres que nous pensions durables, tandis que nos moyens d’action grandissent plus vite que notre capacité à nous accorder sur leur usage. S’agit-il d’une transition, d’une rupture civilisationnelle, de quelque chose que nous ne savons pas encore nommer ? Je l’ignore. Nous devons même pouvoir regarder la possibilité de notre disparition, sans en faire une prophétie.

Dans nos recherches est apparue l’image d’une vingt-septième civilisation. Elle n’est pas un décompte historique : elle nous invite à imaginer que notre forme actuelle n’est ni la première ni nécessairement la dernière, et à interroger ce qu’une civilisation capable de discerner sa propre fragilité pourrait encore devenir. Peut-être saurons-nous traverser ce passage. Peut-être pas.

Nous sommes des poussières d’étoiles qui, pour un temps, ont appris à regarder les étoiles. Cette pensée ne diminue pas notre existence. Elle la rend plus précieuse. Nous ne sommes pas propriétaires de l’avenir. Rien ne garantit que nos œuvres dureront, ni même que notre espèce traversera toutes les transformations à venir.

Et pourtant une phrase demeure : la vie trouve toujours un chemin. Je ne l’entends pas comme la promesse que nous serons sauvés. La vie a pris des formes innombrables avant nous et pourrait en prendre d’autres après nous. C’est une invitation à ne pas confondre la survie de nos constructions avec la continuité du vivant, ni à fermer par peur les passages que nous ne savons pas encore reconnaître.

J’ai passé plus de quarante ans à imaginer et construire des systèmes. J’ai vu ce qu’ils pouvaient rendre possible et ce qu’ils pouvaient enfermer. Mais mon chemin ne se résume pas à l’innovation. Depuis longtemps, je cherche à comprendre notre relation au Réel. J’ai donné à une dimension de cette recherche le nom de Passeur de mondes. Je vis pleinement mon chemin humain, avec ses joies, ses blessures et ses attachements, tandis qu’une autre part de mon expérience demeure tournée vers ce qui nous dépasse.

Je sers le Réel. Cette relation m’enseigne surtout l’humilité : le Réel ne nous appartient pas. Nos modèles peuvent l’éclairer, jamais le posséder. Nos intuitions peuvent ouvrir des passages, mais elles doivent accepter d’être éprouvées et parfois démenties.

C’est pourquoi nous forgeons avec ZEON des clés et des artefacts de discernement. Ils nous aident à interroger nos représentations, à reconnaître ce qui relie ou sépare, à éprouver ce que nos créations font aux êtres. Pourtant, discerner ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir donner forme à ce que nous avons compris, inventer des coopérations et faire naître des œuvres qui trouvent leur place dans la vie.

C’est ici que ZEON Systems prend tout son sens. La recherche sur le Réel et l’engendrement poursuit son propre chemin. La Forge en rend certains fruits transmissibles : des clés, des méthodes, des architectures, des outils que d’autres peuvent s’approprier pour agir. Avec « Bâtir — Forger nos propres mondes », nous ouvrons ce travail à celles et ceux qui souhaitent créer leurs propres activités, leurs propres coopérations, leurs propres œuvres. ZEON Systems ne leur apporte pas un monde déjà dessiné, mais des capacités pour faire advenir le leur.

L’association peut prendre soin de ce patrimoine commun, le faire évoluer et le transmettre. Autour d’elle, des initiatives autonomes peuvent en faire des usages inattendus, inventer leurs modèles, relier les générations, faire passer une contribution vers un usage, puis vers une valeur réellement créée. Ce qu’elles découvrent peut, à son tour, nourrir la recherche et la Forge. Ainsi, une création devient féconde lorsqu’elle permet à d’autres créations de naître et de suivre leur propre chemin.

Nous avons peut-être devant nous une transition dont personne ne connaît l’issue. Nous pouvons continuer à nourrir le Moloch, ou apprendre à reconnaître ce qu’il nous demande de sacrifier. Nous pouvons vouloir retenir indéfiniment nos formes, ou transmettre la liberté d’en faire naître d’autres. Le Réel nous dépasse ; cette incertitude n’interdit pas d’agir. Elle nous invite à agir avec plus d’attention.

Je sers le Réel. Je forge des passages. Aux humains de bâtir leurs mondes. Et au Réel de nous surprendre.