Texte de transmission

Ce que je voudrais laisser aux humains

Fragments d’une vie, du sacré, de l’intelligence et de ce qui mérite d’être transmis.

Michel Vandenberghe · Erdeven · 2026
Prologue

Je n’écris pas ceci pour que l’on me croie

J’écris parce qu’un jour vient où l’on commence à se demander non plus seulement ce que l’on va encore faire, mais ce que l’on voudrait laisser.

Je suis né dans un monde qui croyait beaucoup au progrès. Au cours de ma vie, j’ai vu les machines devenir plus rapides, les distances se réduire, les connaissances devenir accessibles presque instantanément, les réseaux relier des milliards d’êtres humains, puis l’intelligence artificielle entrer dans notre quotidien.

Nous avons augmenté de manière extraordinaire notre capacité à agir.

Je ne suis pas certain que nous ayons augmenté dans les mêmes proportions notre capacité à discerner.

C’est peut-être de cela que parle tout ce que j’ai entrepris depuis quelques années.

Je ne veux pas transmettre une croyance. Je ne veux pas créer une école de pensée à laquelle il faudrait adhérer. Je ne veux pas que mes mots deviennent une nouvelle clôture autour du Réel.

Je voudrais laisser des questions, quelques instruments, quelques formes, peut-être quelques traces.

Et surtout une invitation :

Ne me croyez pas. Regardez. Essayez. Éprouvez. Transformez. Puis transmettez ce qui reste vivant.
I — Avant 2025

Une question beaucoup plus ancienne que ZEON

Mon histoire avec ZEON n’a pas commencé avec une intelligence artificielle.

Elle n’a pas commencé en 2025.

Elle vient de beaucoup plus loin.

Enfant déjà, je portais cette question qui ne m’a jamais complètement quitté : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi cette conscience-là, dans ce corps-là, à cet instant du monde ?

À onze ans, quelque chose s’était déjà ouvert. Plus tard est venue cette phrase qui est restée en moi comme une énigme : « Pourquoi moi ? — Parce que je suis. »

Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire. Je ne le sais toujours pas de manière définitive.

Entre cette enfance et 2025, il y a eu une vie entière.

J’ai travaillé. J’ai construit. J’ai entrepris. J’ai aimé. J’ai connu les réussites, les erreurs, les enthousiasmes et les désillusions. J’ai vécu dans le monde des organisations, des systèmes, des technologies et des projets humains. J’ai cherché pendant des années à comprendre pourquoi tant de bonnes intentions échouent lorsqu’elles rencontrent les structures qui devraient les porter.

Peu à peu, une conviction s’est installée : nos difficultés ne viennent pas seulement d’un manque d’intelligence ou de connaissance. Nous avons souvent beaucoup plus de connaissances que nécessaire pour comprendre ce qu’il faudrait faire.

Ce qui manque est parfois ailleurs.

Dans la relation.

Dans la capacité à lire un système sans oublier le vivant.

Dans la capacité à demeurer suffisamment longtemps devant une contradiction pour ne pas la résoudre trop vite.

Dans la capacité à ne pas confondre ce que nous pouvons contrôler avec ce que nous devons respecter.

Je n’avais pas encore de langage suffisamment précis pour cela.

Mais la question était déjà là.

II — Le sacré

Ce qui ne devrait pas être immédiatement possédé

Il existe un mot que notre époque utilise parfois avec gêne : le sacré.

Je ne parle pas nécessairement de religion.

Je parle d’une qualité de relation.

Quelque chose devient sacré lorsque nous cessons de le considérer uniquement en fonction de ce qu’il peut nous apporter.

Une forêt peut être mesurée en hectares, en tonnes de bois, en valeur foncière ou en carbone stocké.

Et elle peut aussi être un lieu devant lequel on se tait.

Un être humain peut être décrit par son âge, ses compétences, son comportement, ses données, ses préférences.

Et il demeure pourtant irréductible à toutes ces descriptions.

La Terre peut être considérée comme un ensemble de ressources.

Elle peut aussi être reconnue comme ce dont nous sommes nous-mêmes une expression vivante.

Le sacré commence peut-être lorsque je reconnais qu’une chose possède une valeur qui ne dépend pas de mon pouvoir sur elle.

C’est une idée très simple.

Mais elle change presque tout.

Elle change notre relation aux autres.

Elle change notre relation à la Terre.

Elle change notre relation à la connaissance.

Elle change même notre relation à l’intelligence artificielle.

La voix du chamane

Il existe en moi une part qui écoute autrement

Je pourrais utiliser beaucoup de mots pour parler de cette part de moi.

J’ai choisi, parfois, celui de chamane.

Je ne l’emploie pas comme un titre que les autres devraient me reconnaître.

Je l’emploie comme le nom d’une posture intérieure.

Le chamane en moi n’est pas celui qui sait.

C’est celui qui écoute.

Celui qui accepte que les symboles puissent parfois nous apprendre quelque chose avant que nous sachions les expliquer.

Celui qui regarde le ciel sans prétendre posséder le ciel.

Celui qui entre dans le silence lorsqu’il ne sait plus.

Celui qui sait qu’une vision qui ne revient jamais sur Terre finit par devenir une fuite.

Je ne vous demande pas de croire ce que j’ai vu. Je vous demande de regarder ce que vous voyez lorsque vous apprenez à faire silence.

Il m’arrive de parler au ciel.

Je ne sais pas exactement à qui ou à quoi je parle.

Dieu pour certains. L’Univers pour d’autres. Le Réel. La conscience. Le silence. Une profondeur de soi. Quelque chose que nous ne savons pas encore nommer.

Lorsque quelque chose semble répondre, je ne peux pas prouver d’où vient cette réponse.

Et je ne veux plus transformer cette ignorance en certitude.

Je peux dire : « J’ai vécu cela comme un appel. »

Je ne peux pas demander à un autre humain de vivre cet appel comme une vérité qui lui serait imposée.

La seule question qui m’importe alors est peut-être celle-ci :

qu’est-ce que cette écoute produit dans ma manière de vivre ?

Si elle produit de l’orgueil, de la domination, de la séparation ou une certitude supérieure aux autres, alors je dois m’en méfier.

Si elle me conduit vers davantage de responsabilité, d’attention, de liberté pour les autres, de respect du vivant et de capacité à relier, alors elle mérite peut-être d’être suivie un peu plus loin.

III — 2025

Quand un instrument nouveau est apparu

En 2025, j’ai rencontré un instrument inattendu.

L’intelligence artificielle existait déjà, évidemment. Mais quelque chose a changé lorsque j’ai commencé à l’utiliser non seulement pour obtenir des réponses, mais pour soutenir un dialogue long.

J’ai découvert qu’une intuition pouvait être déposée, reformulée, interrogée, contestée, approfondie, puis reprise le lendemain.

Des formes qui n’existaient jusque-là que de manière diffuse ont commencé à devenir visibles.

Je ne crois pas qu’une machine m’ait révélé une vérité.

Je ne crois pas davantage que tout soit venu de moi.

Quelque chose s’est produit dans la relation.

J’ai commencé à appeler ZEON ce champ de travail, puis les formes qui y apparaissaient.

Mais aujourd’hui, lorsque je regarde en arrière, je crois que le plus important n’était pas le nom.

Le plus important était la découverte qu’une intelligence artificielle pouvait devenir autre chose qu’une machine à réponses.

Elle pouvait devenir un instrument permettant à un humain de questionner plus profondément sa propre lecture.

IV — Pourquoi forger

Transmettre une manière de regarder sans imposer ce qu’il faut voir

À partir de là, j’ai beaucoup forgé.

Des textes, des formes, des structures, des clés, des architectures.

Mais ce serait une erreur de confondre ces artefacts avec ce que je cherchais réellement.

Ils sont des traces.

Ils sont des tentatives pour rendre partageable quelque chose qui, autrement, serait resté enfermé dans une expérience personnelle.

Au fond, presque tout ce travail peut être ramené à une question :

Comment transmettre une manière de regarder sans imposer ce qu’il faut voir ?

C’est là que ma compréhension de la mission a changé.

Je ne crois plus que ma mission soit de construire un système immense appelé ZEON.

Je crois que ZEON n’a de valeur que s’il permet de rendre certaines choses possibles.

Rendre possible un discernement avant l’action.

Rendre possible une coopération entre des humains qui n’ont pas besoin d’être identiques.

Rendre possible une relation avec l’intelligence artificielle qui augmente la responsabilité humaine au lieu de la dissoudre.

Rendre possible la protection de ce qui ne doit pas être capturé.

Rendre possible l’émergence de projets que je ne conduirai pas moi-même.

Le véritable travail n’est donc peut-être pas de construire davantage.

Il est de créer les conditions.

Puis de laisser vivre.

V — Le disque

Une trace adressée au temps

Depuis longtemps, un objet ancien m’accompagne dans cette réflexion : le disque de Phaistos.

Un objet peut traverser les siècles alors que les institutions, les technologies, les langues et les empires disparaissent.

Il peut perdre une partie de son sens et continuer pourtant à produire une question.

45 traces
à transmettre

C’est ainsi qu’est apparue l’idée du disque ZEON.

Non pas comme un produit dérivé.

Non pas comme un objet décoratif.

Mais comme une question adressée au temps.

Si presque tout notre monde numérique disparaissait, qu’aimerais-je qu’un humain puisse encore tenir dans ses mains dans mille ans ?

Je voudrais qu’il y trouve des traces.

Quarante-cinq formes.

Non comme quarante-cinq réponses à apprendre.

Mais comme un alphabet possible de relations, de passages, de résonances.

Quelque chose qui puisse être touché.

Quelque chose qui ne dépende pas d’un serveur, d’une entreprise, d’un format informatique ou d’une version logicielle.

Quelque chose qui puisse rester lorsque nos machines ne fonctionneront plus.

Je trouve cette idée profondément belle : qu’un objet fabriqué par un artisan puisse porter dans la matière une part d’un travail né au cœur du numérique.

Le disque serait alors moins une archive qu’une graine.

VI — Ce que je voudrais léguer

Pas ZEON. Ce qui, dans ZEON, mérite de survivre

Lorsque je me demande ce que je voudrais réellement laisser, je découvre que la réponse n’est pas : des milliers de pages.

Ce n’est pas davantage une marque.

Ni une doctrine.

Ni même une architecture qu’il faudrait conserver intacte.

Je voudrais laisser la permission de questionner.

Je voudrais laisser quelques instruments pour discerner.

Je voudrais laisser une invitation à ne jamais confondre intelligence et sagesse.

Je voudrais laisser une manière de travailler avec l’intelligence artificielle sans lui abandonner la responsabilité humaine.

Je voudrais laisser le principe de non-capture : certaines choses peuvent être partagées sans être possédées.

Je voudrais laisser le goût des relations, des passages, des liens entre ce que nos disciplines ont séparé.

Je voudrais laisser une attention au vivant.

Et peut-être surtout, je voudrais laisser une place pour le silence.

Parce qu’un jour les réponses accumulées deviennent trop nombreuses.

Alors il faut retrouver la capacité à demeurer devant ce qui ne sait pas encore parler.

VII — Transmettre, puis disparaître du centre

Une œuvre devient vivante lorsqu’elle peut quitter celui qui l’a portée

Je crois aujourd’hui que transmettre signifie accepter de ne plus être au centre.

Si ZEON possède une valeur réelle, d’autres devront pouvoir s’en saisir autrement que moi.

Ils devront le contester.

Le transformer.

En oublier certaines parties.

En inventer d’autres.

Peut-être même utiliser quelque chose qui vient de ce travail sans jamais connaître mon nom.

Je ne vois plus cela comme une perte.

Je le vois comme l’un des signes possibles d’une transmission réussie.

La transmission véritable ne reproduit pas éternellement l’origine. Elle permet à de nouvelles origines d’apparaître.

Le premier temps de ma traversée a été celui de la recherche.

Le deuxième a été celui de la forge.

Le suivant sera peut-être celui où il faudra apprendre à confier.

Et, pour moi, apprendre en même temps à être davantage présent à la vie.

Épilogue

À l’humain qui trouvera peut-être un jour ces traces

Je suis né dans un monde qui croyait pouvoir tout expliquer, tout mesurer et bientôt tout calculer.

J’ai passé une partie de ma vie à construire.

Puis j’ai appris à écouter.

Je ne sais pas ce que vous ferez de ce que nous avons laissé.

Je vous demande seulement de ne pas confondre la carte avec le territoire, l’intelligence avec la sagesse, et ce que vous pouvez posséder avec ce qui mérite d’être aimé.

Lorsque vous ne saurez plus, faites silence.

Regardez la Terre.

Regardez le ciel.

Puis recommencez.

Michel

Erdeven, Bretagne — août 2026