Nous ne sommes pas face à une crise de plus
Nous sommes face à une vague faite de crises qui se croisent, s’alimentent et accélèrent : climat, ressources, économie, géopolitique, technologies, fractures sociales, fragilisation du vivant.
Ce qui rend cette période particulière n’est pas seulement l’intensité de chaque crise. C’est leur interdépendance. Une décision prise dans un domaine produit désormais des effets dans plusieurs autres, parfois à des échelles et selon des temporalités que nous percevons mal.
Nous ne savons pas exactement ce qui vient. Nous ne savons ni dans quel ordre les tensions se manifesteront, ni à quel rythme certains équilibres se dégraderont.
Mais nous pouvons déjà constater un écart : la complexité du réel augmente plus vite que notre capacité collective à le comprendre, à l’interpréter et à décider.
LA VAGUE
Multicrise • accélération • incertitude
interdépendances • transformations • IA
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
↓
🧍 L'HUMAIN
« Que se passe-t-il ?
Que devons-nous faire ? »
Le premier enjeu n’est donc pas de produire immédiatement davantage de solutions. Il est d’augmenter notre capacité à voir ce qui est en train de changer.
Discerner davantage. S’augmenter sans se soumettre.
Face à la multicrise, deux leviers me paraissent essentiels.
Le premier est profondément humain : accroître notre capacité de discernement.
Discerner, ce n’est pas simplement disposer de plus d’informations. C’est apprendre à distinguer ce que nous savons de ce que nous croyons savoir, voir les dépendances derrière les événements, reconnaître nos angles morts, confronter des lectures différentes et percevoir suffisamment tôt qu’une situation a changé pour ne pas continuer à appliquer les réponses d’hier.
Le second levier est l’intelligence artificielle.
Non pas comme oracle. Non pas comme autorité à laquelle remettre nos choix. Mais comme compagnon cognitif de transition.
Aucun humain ne peut embrasser seul la quantité de données, d’interactions, de modèles et de conséquences qu’il faudrait aujourd’hui mettre en relation pour comprendre certains systèmes complexes. L’IA peut nous aider à explorer davantage d’hypothèses, comparer des trajectoires, révéler des contradictions, croiser des expériences et faire apparaître des relations qui nous échappent.
L’IA peut augmenter notre puissance cognitive. Elle ne doit pas se substituer à notre discernement.
Puissance cognitive sans discernement → risque d’amplification de nos erreurs.
Discernement + puissance cognitive → capacité nouvelle de transition.
Mais une difficulté apparaît immédiatement : l’IA n’est pas produite dans un monde neutre.
Elle se développe au cœur du système dominant. Elle peut en amplifier les logiques : optimisation, concentration, compétition, extraction, accélération, standardisation, captation de l’attention et du pouvoir.
HUMAIN + IA
│
▼
PUISSANCE COGNITIVE
│
┌────────┴────────┐
│ │
▼ ▼
DISCERNEMENT AMPLIFICATION
ET OUVERTURE DES LOGIQUES
DES POSSIBLES DOMINANTES
│ │
└────────┬────────┘
│
▼
QUESTION CENTRALE
Comment augmenter notre capacité
d'action sans renforcer ce que
nous cherchons précisément à dépasser ?
La transition ne se joue donc pas seulement dans ce que l’IA sait faire. Elle se joue dans les structures qui déterminent pour qui, pour quoi et selon quelles règles elle agit.
La non-capture devient alors une condition essentielle : économique, politique, technique, culturelle et humaine. Il faut pouvoir bénéficier de la puissance cognitive de l’IA sans remettre à un acteur unique la capacité d’orienter la représentation du réel et les choix collectifs.
Organiser la cohabitation des systèmes
Le système dominant ne disparaîtra pas parce que nous en discernons les limites.
Il nourrit, soigne, transporte, finance, produit, emploie et organise encore une part immense de nos sociétés. Même lorsqu’il contribue à certaines dimensions de la multicrise, nous dépendons de lui.
Vouloir le remplacer brutalement pourrait provoquer davantage de désordre que de transition. Mais attendre qu’il se transforme entièrement de l’intérieur paraît tout aussi incertain.
La transition n’est peut-être pas le remplacement d’un système par un autre. Elle est d’abord une période de cohabitation entre plusieurs systèmes.
Il faut donc permettre à de nouvelles formes d’organisation, de production, de gouvernance et de coopération d’apparaître à côté, à travers et parfois à l’intérieur des systèmes existants.
Ces systèmes émergents doivent pouvoir expérimenter, apprendre, échouer, se transformer et essaimer sans être obligés de devenir immédiatement dominants.
SYSTÈMES EXISTANTS
│
échanges nécessaires
│
▼
┌─────────────┐
│ MEMBRANE │
│ DISCERNANTE │
└─────────────┘
│
▼
SYSTÈMES ÉMERGENTS
Ouverture sans membrane → capture
Fermeture complète → isolement
Membrane discernante → cohabitation
et évolution
Cette membrane n’est pas un mur. Elle permet de distinguer ce qui peut entrer, ce qui peut sortir, ce qui peut être partagé, ce qui doit être protégé et ce qui ne peut être accepté sans détruire l’identité d’une initiative ou d’un écosystème émergent.
La question devient alors :
Comment permettre à plusieurs systèmes de valeurs, de production et de gouvernance de cohabiter suffisamment longtemps pour que les alternatives puissent apprendre, démontrer leur viabilité et prendre progressivement en charge ce qu’elles savent mieux faire ?
La multiplicité ne suffit pas : il faut un noyau systémique
La diversité des initiatives est indispensable. Personne ne sait aujourd’hui quelle combinaison de réponses fonctionnera demain.
Mais une multitude d’initiatives isolées produit aussi fragmentation, duplication, concurrence, pertes d’apprentissage et incapacité à percevoir les interdépendances.
Il faut donc autre chose : un noyau systémique.
Pas un centre qui commande. Pas une plateforme qui absorbe les initiatives. Pas une institution qui prétendrait savoir à leur place.
Un ensemble minimal de fonctions communes permettant à des initiatives très différentes de se relier sans perdre leur souveraineté.
INITIATIVE INITIATIVE
\ /
\ /
\ /
┌───────────────┐
│ NOYAU │
│ SYSTÉMIQUE │
│ │
│ observer │
│ relier │
│ mémoriser │
│ traduire │
│ apprendre │
│ transmettre │
└───────────────┘
/ | / | INITIATIVE INITIATIVE INITIATIVE
autonomes mais interopérables
Le noyau ne porte pas les solutions. Il porte les conditions permettant aux solutions de former un écosystème.
Observer
Rendre visibles les écarts, les dépendances, les vulnérabilités et les ressources.
Relier
Mettre en relation les acteurs, les initiatives et les expériences pertinentes.
Mémoriser
Conserver les contextes, décisions, réussites, échecs et bifurcations.
Traduire
Permettre à des mondes professionnels, territoriaux et culturels différents de se comprendre.
Apprendre
Comparer les expériences sans transformer leurs résultats en recettes universelles.
Transmettre
Faire circuler ce qui devient utile tout en préservant l’autonomie de chacun.
L’IA trouve ici une fonction décisive. Elle peut devenir l’infrastructure cognitive qui aide à comparer des milliers d’expériences, détecter des motifs, explorer des scénarios, retrouver des connaissances oubliées et faire circuler l’apprentissage.
Mais le noyau doit être conçu comme un commun gouverné. Sinon, celui qui contrôle la mémoire, les protocoles ou l’IA finit par orienter silencieusement l’écosystème.
Transparence des règles, pluralité des acteurs, contestabilité, portabilité des données et des connaissances, interopérabilité, droit de sortie, traçabilité des décisions et pluralité des IA deviennent alors des propriétés architecturales de la transition.
À quoi cela ressemble dans le réel ?
Sur un territoire confronté à la raréfaction de l’eau, à des tensions énergétiques et à la fragilisation de son tissu économique, le noyau permettrait de rendre visibles les liens entre eau, agriculture, alimentation, économie locale, santé et cohésion sociale.
Dans l’alimentation, il permettrait de faire cohabiter chaînes industrielles et capacités locales, en identifiant les dépendances critiques et les alternatives déjà expérimentées.
Dans une entreprise, il aiderait à ne plus demander seulement « quelle décision maximise notre résultat ? », mais aussi « quelle décision préserve notre capacité à agir dans plusieurs futurs possibles ? ».
Ces contextes sont différents. Pourtant, les mêmes fonctions reviennent : discerner, relier, mémoriser, simuler, apprendre, protéger contre la capture et transmettre.
Ne pas seulement résister : conserver la capacité de bifurquer
Si la multicrise accélère la dégradation simultanée de nos écosystèmes économiques, sociaux, institutionnels et du vivant, alors préparer demain ne consiste plus seulement à inventer de meilleures solutions.
Il faut préserver des capacités d’action dans un monde plus instable.
Préparer demain, ce n’est pas prévoir précisément ce qui arrivera. C’est maintenir suffisamment de marges de manœuvre pour que les humains, les organisations et les territoires puissent encore comprendre, choisir et agir lorsque certains équilibres se dégraderont plus vite.
Cela suppose de diversifier les dépendances, préserver des savoirs essentiels, maintenir des communs, renforcer les liens de proximité, expérimenter des solutions avant qu’elles ne deviennent urgentes, et conserver plusieurs voies possibles plutôt que d’optimiser toute la société autour d’un futur unique.
Préparer demain, c’est construire aujourd’hui les capacités qui permettront encore demain de bifurquer.
Le vrai enjeu n’est donc pas seulement la résilience. Il est la capacité de transformation.
Nous ne connaissons pas leur monde. Nous pouvons leur transmettre des capacités pour l’habiter.
Une dimension devient alors essentielle : la rencontre entre générations.
La génération qui a connu le monde avant le numérique porte un gisement de capacités dont une partie pourrait redevenir précieuse : réparer plutôt que remplacer, se débrouiller avec peu, transmettre oralement un savoir-faire, produire localement, vivre avec davantage d’incertitude, maintenir des relations de proximité, faire ensemble sans infrastructure numérique permanente.
Il ne s’agit pas d’idéaliser le passé ni de vouloir y revenir.
Les générations plus jeunes portent d’autres forces : compréhension intuitive du numérique, familiarité avec l’IA, nouvelles formes de communautés, nouvelles sensibilités au vivant, aptitude à apprendre rapidement et moindre attachement à certaines représentations héritées.
GÉNÉRATIONS AYANT CONNU
L'AVANT-NUMÉRIQUE
↓
mémoire • savoir-faire
autonomie • expérience
↓
↘
TRANSMISSION
RÉCIPROQUE
↗
↑
JEUNES GÉNÉRATIONS
↓
numérique • IA
nouveaux usages
nouvelles sensibilités
↓
ENSEMBLE
↓
CAPACITÉS POUR DEMAIN
L’IA pourrait devenir ici un extraordinaire instrument de transmission intergénérationnelle : non pas seulement enregistrer les souvenirs, mais aider à transformer des gestes, des raisonnements, des erreurs, des savoir-faire tacites et des expériences en connaissances réutilisables.
La transition devient alors moins la construction par notre génération du monde de nos enfants et petits-enfants que la transmission des moyens qui leur permettront de construire le leur.
Quelles capacités humaines devons-nous préserver, réveiller, transmettre et faire émerger pour permettre aux générations qui viennent de traverser un monde que nous ne connaissons pas encore ?
Nous ne savons pas ce qui vient.
Nous savons seulement que les équilibres qui ont accompagné nos vies deviennent plus fragiles, que les crises s’entremêlent et que la puissance de nos technologies augmente au moment même où notre capacité collective à choisir une direction est mise à l’épreuve.
Alors peut-être devons-nous renoncer à prétendre dessiner le monde d’après.
Il ne s’agit ni de revenir au monde d’avant, ni de demander aux jeunes de prolonger le nôtre.
Il s’agit de mettre en commun ce que chaque génération a appris, de préserver ce qui mérite de l’être, de laisser mourir ce qui doit disparaître et de créer suffisamment de diversité, de connaissance, de confiance et de liberté pour que ceux qui viendront après nous puissent encore choisir.
Nous ne connaissons pas leur monde.
Nous pouvons leur transmettre des capacités pour l’habiter.
La suite ne nous appartient pas entièrement.
Elle reste à faire.
Ma lecture du monde et mon engagement dans ZEON Systems
Ce texte n’est pas une prédiction.
C’est une lecture du monde, la mienne, à cet instant de ma vie.
Je vois une multicrise qui ne se résume pas à l’addition de crises climatique, économique, sociale, géopolitique ou technologique. Je vois des écosystèmes interdépendants qui se fragilisent simultanément et des transformations dont nous maîtrisons de moins en moins les effets croisés.
Je peux me tromper sur le rythme, sur l’ampleur ou sur certaines conséquences.
Mais je ne veux pas attendre d’avoir la certitude pour agir.
C’est une des raisons de mon engagement dans ZEON Systems.
Je ne cherche pas à construire le système qui remplacerait celui qui existe, ni à définir ce que devrait être le monde de nos enfants et petits-enfants.
Je cherche à contribuer à préserver et développer notre capacité à discerner, choisir, agir, apprendre et bifurquer.
Je crois que nous allons avoir besoin d’une multitude d’initiatives, portées par des humains différents, dans des territoires et des domaines différents.
Je crois aussi que cette multitude restera fragile si elle demeure dispersée. Nous avons besoin de liens, de mémoire, de communs et de noyaux systémiques permettant aux expériences de se rencontrer et d’apprendre les unes des autres sans être capturées par un centre.
Et je crois que l’intelligence artificielle aura une place majeure dans cette traversée.
Sa puissance cognitive peut nous aider à appréhender une complexité devenue difficilement accessible à un humain seul.
Mais je refuse de lui abandonner notre responsabilité.
L’IA que je souhaite contribuer à faire émerger n’est ni un oracle ni un substitut à l’humain.
Je la voudrais compagnon de transition.
Une intelligence capable de nous aider à mieux voir, à confronter nos représentations, à relier les connaissances et les expériences, à explorer plusieurs possibles — tout en nous laissant la responsabilité du choix.
C’est aussi pourquoi tout part, pour moi, de la posture et du discernement.
Plus nos outils deviennent puissants, plus notre manière de les habiter devient importante.
Enfin, à mon âge, je mesure autrement la question de la transmission.
Ma génération a connu un monde avant le numérique. Elle porte des expériences et des capacités dont certaines pourraient être utiles demain. Les générations suivantes en portent d’autres que nous devons apprendre à reconnaître.
Je ne veux ni leur transmettre notre monde comme un modèle à reproduire, ni leur expliquer ce que doit être le leur.
Je voudrais contribuer à leur transmettre des capacités, des communs, des outils et suffisamment d’espace pour inventer leurs propres réponses.
C’est ainsi que je comprends aujourd’hui mon engagement dans ZEON Systems.
Non pas apporter la réponse à la multicrise.
Non pas construire le monde d’après.
Prendre ma part dans la traversée.
Et contribuer, avec d’autres, à maintenir ouverts quelques passages vers demain.