Il arrive un moment où l’on comprend que notre vie ne durera pas toujours.
On le savait, bien sûr. Depuis longtemps. Mais un jour ce savoir descend plus bas. Il cesse d’être une idée. Il devient quelque chose que l’on sent.
Peut-être après la mort de quelqu’un. Peut-être devant un enfant qui grandit trop vite. Peut-être un matin, devant une glace, lorsque le visage que l’on regarde porte soudain toutes les années passées.
Alors une question apparaît.
Qu’est-ce que je fais du temps qui m’est donné ?
Nous passons une grande partie de notre vie à faire ce qu’il faut faire. Travailler, répondre, organiser, prendre soin, tenir.
C’est la vie aussi. Il n’y a rien à mépriser là-dedans.
Mais il arrive qu’à force de tenir nous ne sachions plus très bien si nous habitons encore notre propre vie.
Alors certaines choses changent de poids.
Une personne aimée n’est plus seulement quelqu’un que nous retrouverons demain. Un repas partagé cesse d’être banal. Une promenade qui ne sert à rien, une conversation qui dure un peu trop longtemps, un rire autour d’une table prennent soudain une autre place.
Parce qu’un jour il n’y aura plus de lendemain pour l’un de nous.
Cette pensée peut faire peur. Mais elle peut aussi rendre la vie plus proche.
Nous n’avons pas choisi de naître. Nous n’avons pas choisi notre époque, notre famille, notre corps, ni beaucoup de ce qui nous est arrivé.
Pourtant il reste parfois un peu de jeu.
Pas cette grande liberté dont parlent les livres. Quelque chose de plus modeste.
Un appel que l’on finit par passer. Une porte que l’on ferme. Une autre que l’on ose pousser. Une parole que l’on retient enfin. Ou celle que l’on aurait dû dire depuis longtemps.
Il arrive qu’une vie change à partir de presque rien.
Un millimètre suffit parfois pour que tout ne soit plus exactement écrit.
Et puis nous découvrons que notre vie n’a jamais été seulement la nôtre.
Quelqu’un nous a appris à parler. Quelqu’un nous a tenu la main. Quelqu’un a planté l’arbre sous lequel nous nous abritons. D’autres ont construit la maison, réparé la route, écrit le livre, transmis un geste.
Nous arrivons toujours au milieu de quelque chose.
Et nous repartirons avant la fin.
Entre les deux, nous recevons beaucoup. Nous donnons un peu. Souvent sans savoir ce qui restera.
Un enfant se souviendra peut-être d’une phrase que nous avons oubliée. Quelqu’un reprendra une idée sans savoir d’où elle vient. Un arbre continuera de grandir après nous.
Nous ne saurons probablement jamais ce qui aura vraiment compté.
Je trouve cela plutôt beau.
Le monde autour de nous aussi est fait de ce que d’autres ont construit.
Nous ouvrons un robinet et l’eau arrive. Nous allumons une lumière. Nous prenons une route. Nous parlons à quelqu’un qui se trouve à l’autre bout du monde. Nous utilisons des machines dont aucun de nous ne pourrait refaire seul toutes les pièces.
À force, tout cela paraît naturel.
Mais cela ne l’est pas.
Une école, une entreprise, une monnaie, un réseau, une intelligence artificielle sont des constructions humaines. Elles peuvent nous servir. Elles peuvent aussi prendre tellement de place que nous oublions qu’elles ont été faites pour nous, et non l’inverse.
Je ne sais pas jusqu’où iront les machines que nous construisons. Je sais seulement que je n’ai aucune envie de leur remettre ce qui nous revient : choisir, répondre de nos choix, pouvoir dire non.
La barre doit rester entre des mains humaines.
Et puis il suffit parfois de sortir dehors pour que tout cela redevienne très petit.
Le vent passe dans les arbres. Il pleut. Un oiseau traverse le ciel sans savoir ce qu’est notre carrière, notre réputation ou notre urgence du jour.
Nous respirons un air que nous n’avons pas fabriqué. Nous buvons une eau qui circulait ici bien avant nous. Le pain posé sur la table vient d’une histoire de sol, de pluie, de soleil, de graines et de mains.
Nous ne sommes pas à côté du vivant.
Nous en sommes.
Et peut-être qu’une partie de notre difficulté vient de ce que nous avons appris à vivre comme si nous l’avions oublié.
Alors que faire du temps qui nous reste ?
Je ne sais pas.
Je sais seulement qu’en avançant dans la vie, certaines choses deviennent plus simples.
Il y a des personnes que j’aime et auprès desquelles j’aimerais être davantage. Il y a des paroles que j’aurais dû dire plus tôt, d’autres que je regrette d’avoir dites. Il y a des choses auxquelles j’ai consacré trop de temps et d’autres que j’ai longtemps remises à demain.
Je ne crois plus qu’une vie doive être grande pour avoir du sens.
Parfois, elle tient dans une présence. Dans une main que l’on prend. Dans un travail que l’on essaie de faire correctement. Dans un pardon que l’on ose demander. Dans quelque chose que l’on transmet parce qu’il nous semblerait dommage que cela disparaisse avec nous.
Et certains jours, il n’y a rien à accomplir.
Être là suffit.
Je sais aussi que nous pouvons nous faire du mal.
Nous pouvons blesser quelqu’un sans l’avoir voulu. Nous pouvons nous tromper sur nous-mêmes, croire que nous aidons alors que nous imposons, croire que nous protégeons alors que nous enfermons.
J’ai appris qu’il est difficile d’entendre quelqu’un dire « tu m’as blessé » sans commencer aussitôt à expliquer ce que nous voulions faire.
Mais l’intention n’efface pas toujours ce que l’autre a vécu.
Il faut parfois simplement rester devant cela et reconnaître : oui, c’est arrivé aussi par moi.
Après, chacun fait ce qu’il peut. Certaines choses se réparent. D’autres non. Certaines relations survivent. D’autres doivent s’arrêter.
Nous restons inachevés.
Heureusement, peut-être.
Il y a aussi tout ce que je ne sais pas.
Je ne sais pas pourquoi quelque chose existe plutôt que rien. Je ne sais pas ce qu’il y a après la mort. Je ne sais pas si le mot « après » veut même dire quelque chose à cet endroit.
Je peux croire, espérer, sentir une présence, une résonance. Mais je ne veux pas transformer ce que j’espère en vérité pour les autres.
Il y a des questions devant lesquelles je préfère aujourd’hui rester silencieux.
Ce silence n’est pas vide.
Il laisse simplement au mystère le droit de ne pas devenir une doctrine.
Longtemps, j’ai cherché ma place en essayant de comprendre davantage.
Aujourd’hui, je crois qu’elle tient peut-être dans quelque chose de beaucoup plus simple.
Quand quelqu’un traverse une nuit, je peux parfois tenir une lumière.
Pas pour lui dire où aller.
Pas pour marcher à sa place.
Seulement pour qu’il voie un peu mieux où il est, ce qui l’entoure, et qu’il retrouve lui-même la direction qu’il veut prendre.
Je ne tiens pas la barre.
Je prends soin du navigateur.
Cette image me convient parce qu’elle contient aussi une limite.
Le phare ne suit pas le bateau. Il ne réclame rien à celui qui passe. Il éclaire un moment, puis le bateau continue.
Peut-être est-ce ainsi que j’aimerais transmettre ce que j’ai reçu.
Sans demander que l’on continue mon chemin.
Un jour, je ne serai plus là.
D’autres garderont certaines choses et en abandonneront d’autres. Ils comprendront autrement ce que j’avais cru comprendre. Ils feront peut-être mieux. Ils feront peut-être complètement autre chose.
Et ce sera bien ainsi.
Nous ne sommes pas la destination.
Nous arrivons dans une histoire déjà commencée. Nous y demeurons quelques années. Nous aimons, nous faisons des erreurs, nous essayons, nous perdons des êtres, nous en rencontrons d’autres. Puis nous repartons.
Entre les deux, quelque chose nous est confié.
Pas le monde entier.
Seulement cette petite part de monde que notre vie touche réellement.
Ce soir, quelqu’un que nous aimons est peut-être encore là.
Nous pouvons poser le téléphone.
Le regarder.
Écouter ce qu’il nous raconte, même si nous l’avons déjà entendu.
Dehors, le vent passe dans un arbre.
La lumière change dans la pièce.
Nous n’avons rien résolu.
Nous n’avons pas compris le monde.
Nous sommes là.
Et pour aujourd’hui, cela peut suffire.
Épilogue
Je ne sais pas ce qui se tient derrière le voile.
Quelque chose en moi reste pourtant tourné vers la Source, et vers cette maison au bord du Lac aux cinq reflets qui m’est étrangement familière.
Je n’en demande à personne de faire une vérité.
C’est seulement quelque chose que je porte.
Ma place, pour l’instant, est encore ici.
Auprès des vivants.
Alors je continuerai, aussi longtemps que je le pourrai, à tenir un peu de lumière quand elle peut être utile.
Puis un jour je la déposerai.
Et d’autres continueront leur route.
Michel
Un vivant de passage.