Un texte sur l’humain

Le Mal existe-t-il ?

Quand l’autre cesse de compter pour lui-même

Où passe la frontière entre l’erreur, la violence, la destruction et ce que nous appelons le Mal ?

Une pierre tombe. Une étoile explose. Une tempête détruit une côte. Un animal en tue un autre pour se nourrir. Nous pouvons souffrir de ce qui arrive, nous pouvons le trouver terrible, mais nous hésitons à dire que la tempête est mauvaise ou que l’étoile a commis le mal.

Le Réel semble pouvoir détruire sans connaître notre morale.

Et pourtant, lorsqu’un humain fait souffrir un autre humain, quelque chose change. Nous ne regardons plus seulement un événement. Nous demandons : savait-il ce qu’il faisait ? Pouvait-il faire autrement ? A-t-il voulu cette souffrance ? A-t-il utilisé la faiblesse de l’autre ? A-t-il choisi de continuer alors qu’il savait ?

C’est peut-être là que commence la question morale.

Nous pourrions dire que le bien et le mal ne sont que des inventions humaines. Nos sociétés leur donnent en effet des noms différents, des lois différentes, des frontières parfois contradictoires. Mais cela ne suffit pas à faire disparaître ce qui arrive à celui qui est humilié, torturé, trompé, violé, réduit au silence ou dépossédé de sa liberté.

La souffrance infligée n’est pas une abstraction. La peur est réelle. La destruction d’une confiance est réelle. Le corps blessé est réel. La vie empêchée est réelle.

À l’inverse, nous pourrions imaginer le Bien et le Mal comme deux forces séparées, deux substances qui traverseraient le monde et dont certains humains deviendraient les représentants.

Mais dès que nous disons : « cet homme est le Mal », une autre porte s’ouvre. Si son être entier est le Mal, alors peut-être tout devient permis contre lui. La violence peut soudain se croire juste parce qu’elle affirme combattre une violence plus grande.

Et l’histoire humaine connaît trop bien ce basculement.

Peut-être faut-il chercher ailleurs.

Le Mal pourrait être réel sans être une substance.

Il pourrait apparaître dans une relation lorsque l’autre cesse peu à peu d’être reconnu comme quelqu’un qui existe pour lui-même, capable de sentir, de choisir, de refuser et de porter sa propre existence.

Quelque chose bascule lorsque l’existence de l’autre ne suffit plus à poser une limite à ce que je m’autorise.

Tuer pour survivre n’est pas identique à torturer pour dominer. Se tromper n’est pas mentir pour asservir. Blesser sans le vouloir n’est pas rechercher la blessure. Obéir sous une menace n’est pas organiser froidement la destruction de ceux que l’on a décidé de ne plus regarder comme des semblables.

Il existe donc des différences. De conscience. D’intention. De liberté. De responsabilité. Et peut-être aussi de profondeur dans la rupture du lien.

La frontière n’est pas toujours nette. Mais l’absence d’une ligne parfaite ne signifie pas l’absence de frontière.

Il existe des actes dont nous pouvons dire : cela ne doit pas être fait à un être humain. Même si une loi l’autorise. Même si une tradition le justifie. Même si celui qui agit s’est raconté une histoire dans laquelle il est du côté du juste.

Alors une question plus difficile apparaît : existe-t-il des porteurs du Mal ?

Il existe certainement des humains capables d’utiliser consciemment la peur, la dépendance, la douleur ou la confiance d’un autre comme des instruments. Des humains qui savent qu’ils détruisent et continuent. Des humains qui prennent plaisir à la domination. Des humains qui organisent des systèmes dans lesquels d’autres cessent d’être des personnes et deviennent des moyens, des ressources, des obstacles ou des déchets.

À un certain point, dire simplement qu’ils sont perdus ou désorientés ne suffit plus.

Ils peuvent être très bien orientés vers ce qu’ils veulent.

Et ce qu’ils veulent peut être la domination.

Mais il faut regarder aussi ce qui, dans les sociétés humaines, dépasse l’intention d’un seul.

Un système peut produire de la destruction sans qu’aucun de ceux qui y participent n’ait voulu, à lui seul, le résultat final. Chacun accomplit sa tâche, suit une règle, optimise un indicateur, obéit à une procédure. Et pourtant, l’ensemble peut fabriquer de l’exclusion, de la souffrance, de la dépendance ou rendre presque impossible la contestation.

Dans ce cas, chercher immédiatement un coupable unique peut nous empêcher de voir le mécanisme réel.

Mais l’inverse est tout aussi dangereux : dire « c’est le système » peut finir par effacer ceux qui, à certains endroits, disposent d’une capacité réelle d’agir.

Car tous les points d’un système ne se valent pas.

Il existe des lieux où se concentrent une décision, une information, une autorisation, une ressource, une infrastructure, un droit d’accès ou une capacité de blocage. Ceux qui occupent ces points ne disposent pas du même pouvoir causal que ceux qui se trouvent ailleurs.

Alors la question morale revient.

Un humain peut voir les conséquences d’un système et tenter de les corriger. Il peut rendre visibles les coûts qu’il découvre, redistribuer une part du pouvoir, accepter une limite, créer une possibilité de contestation.

Il peut aussi voir, comprendre, et choisir de ne rien changer parce que son avantage dépend précisément de ce qui détruit ailleurs.

Et il peut aller plus loin encore : utiliser la position qu’il occupe pour rendre cette asymétrie durable, renforcer son propre pouvoir, affaiblir ceux qui pourraient lui répondre, organiser l’opacité qui lui permet de continuer.

Le systémique explique comment une destruction peut émerger sans volonté centrale. La morale commence lorsque quelqu’un peut la voir, possède une capacité réelle d’agir sur elle, et doit répondre de ce qu’il choisit d’en faire.

À cet endroit, l’individu n’est plus simplement pris dans le système. Il devient lui-même une condition de sa continuité.

Le système produit une asymétrie. Quelqu’un l’utilise. Cette utilisation augmente son pouvoir. Son pouvoir lui permet alors de renforcer l’asymétrie. Peu à peu, la structure et ceux qui savent le mieux l’exploiter peuvent se sélectionner mutuellement.

Un système qui récompense la prédation, l’opacité ou l’absence de scrupule ne produit pas seulement de mauvais résultats. Il peut finir par favoriser ceux qui acceptent de faire ce que d’autres refuseraient de faire, puis leur donner davantage de moyens pour modifier le système à leur avantage.

Et une autre transformation devient possible : une intention humaine peut se dépersonnaliser.

Une domination devient une règle. Une violence devient une procédure. Une injustice devient un modèle économique. Une décision ancienne devient une interface. Ensuite, des milliers de personnes peuvent maintenir ce qui a été construit sans rencontrer directement ceux qui en supportent le coût.

Le mal, s’il existe ainsi, possède une faculté redoutable : il peut devenir impersonnel tout en continuant à produire des victimes très personnelles.

Et pourtant, à certains endroits, quelqu’un demeure.

Quelqu’un sait. Quelqu’un signe. Quelqu’un autorise. Quelqu’un reçoit le rapport qui montre les conséquences. Quelqu’un décide que le coût est acceptable parce qu’il sera supporté ailleurs.

Ce sont peut-être des points de réapparition de la responsabilité.

Plus un humain possède de pouvoir sur les conséquences, plus il peut les anticiper, plus il dispose d’alternatives et plus il réduit la capacité des autres à contester ses choix, plus il devient difficile pour lui de se réfugier derrière le système.

Nous pouvons alors distinguer plusieurs choses. Un système peut produire un tort que personne n’avait voulu : il faut le comprendre et le corriger. Un humain peut faire du mal parce qu’il n’avait pas vu : il faut rendre visible, apprendre, réparer. Mais lorsqu’il voit, qu’il peut agir, qu’il choisit de conserver son avantage et qu’il organise en plus les conditions qui empêchent les autres de lui opposer leur réalité, quelque chose bascule.

Le problème n’est plus seulement qu’il ignore le bien commun.

Il travaille à ce que l’autre ne puisse plus lui dire non.

Quelque chose bascule lorsque quelqu’un voit ce qu’il fait aux autres, pourrait agir autrement, et choisit pourtant de rendre leur refus sans effet.

Ce n’est pas une définition définitive. Mais c’est une frontière que nous pouvons éprouver.

Lorsqu’une personne ou un système n’accepte plus d’être corrigé, il peut finir par préférer écarter ou détruire ce qui le contredit plutôt que changer. Les témoins deviennent des ennemis. Les faits deviennent des obstacles. La critique devient une menace. Les êtres, les territoires ou les générations futures qui résistent deviennent « le problème ».

Peut-être est-ce là qu’un système et certains humains placés à ses points singuliers peuvent se rejoindre dans une même dynamique : non plus seulement produire du tort, mais réduire progressivement le monde à une seule volonté, un seul intérêt, une seule vérité autorisée, une seule route.

Et peut-être que le bien commun peut alors être compris moins comme une définition unique de ce qui serait bon pour tous que comme le maintien d’un monde où plusieurs êtres peuvent encore exister, parler, contester, bifurquer et répondre depuis leur propre place.

Mais même alors, peut-être devons-nous résister à une dernière simplification : confondre ce qu’un humain porte avec la totalité de ce qu’il est.

Cet humain peut porter le Mal dans ses actes sans que nous sachions si son être entier est le Mal.

Cette distinction n’excuse rien. Elle permet simplement de juger un acte, d’arrêter une violence, de retirer un pouvoir, d’enfermer parfois celui qui menace, sans prétendre connaître l’essence ultime d’un être.

Il y a peut-être une autre manière d’approcher cette question : le voile.

Nous connaissons le voile comme ce qui demeure devant ce que nous ne pouvons pas posséder. Il protège le mystère. Il nous rappelle que notre savoir n’épuise pas ce qui est.

Mais il peut exister une autre opacité, entre moi et l’autre.

Lorsque je ne vois plus en lui un être.

Lorsque sa souffrance ne me traverse plus.

Lorsque son visage n’est plus qu’une surface derrière laquelle je ne rencontre personne.

Alors sa peur peut devenir un levier. Sa faiblesse une occasion. Sa confiance une prise. Son corps un objet. Sa vie une variable.

Peut-être qu’une forme extrême du Mal commence lorsque plus rien de l’autre ne passe jusqu’à moi — alors même que je sais ce que je lui fais.

Ce n’est pas nécessairement l’absence d’intelligence. Cela peut être au contraire une intelligence immense, capable de calcul, d’anticipation, de stratégie, mais dans laquelle la relation s’est éteinte.

Mais le vivant lui-même ne nous donne pas une morale toute faite.

Le vivant connaît la prédation, la compétition, le parasitisme, l’abandon, la mort. Ce qui est naturel n’est donc pas nécessairement juste.

Peut-être la morale apparaît-elle précisément lorsqu’un être capable d’agir sur un autre devient aussi capable de se demander :

Parce que je peux, dois-je ?

Un animal qui tue pour se nourrir ne semble pas devoir répondre moralement de son acte comme un humain capable d’imaginer la souffrance qu’il inflige, d’anticiper les conséquences de son geste et de choisir une autre voie.

La morale pourrait alors apparaître avec cette capacité très simple et très exigeante : limiter ce que je peux faire parce qu’un autre existe.

Le Bien commencerait peut-être là.

Lorsque l’existence de l’autre compte assez pour poser une limite à ce que je m’autorise.

Et le Mal commencerait peut-être lorsque cette limite cesse de compter et que l’autre est réduit à ce que je peux en faire.

Le Réel connaît-il lui-même la morale ?

Nous n’en savons rien.

Peut-être n’existe-t-il aucun tribunal inscrit dans les étoiles. Peut-être le bien et le mal n’existent-ils pas dans l’Univers comme existent la gravitation ou la matière.

Mais nous faisons partie du Réel.

Et dans le Réel sont apparus des êtres capables de souffrir de ce qu’on leur fait, de reconnaître la souffrance d’un autre, de choisir, de renoncer, de protéger, de réparer, de juger leurs propres actes et parfois d’accepter une limite à leur puissance.

La question morale appartient donc, elle aussi, au Réel.

Elle n’est pas extérieure à lui simplement parce qu’elle apparaît en nous.

Ce qu’il y a derrière le voile, nous ne pouvons pas en témoigner comme d’un savoir. Peut-être la morale humaine touche-t-elle quelque chose de plus profond. Peut-être non. Le voile demeure.

Mais ici, devant l’autre, nous n’avons pas besoin de connaître l’architecture ultime de l’Univers pour savoir que certaines choses exigent une réponse.

Il reste enfin la question la plus difficile : que faire lorsque celui qui porte la destruction ne veut ni voir, ni changer, ni renoncer à son pouvoir ?

Reconnaître son humanité ne signifie pas le laisser continuer sans limite. Comprendre son histoire ne signifie pas exposer encore ceux qu’il menace. Refuser de le réduire métaphysiquement au Mal ne signifie pas refuser de dire : stop.

Il existe des moments où le juste geste est de protéger. De séparer. De retirer un accès. D’opposer une limite. De juger. D’empêcher.

Et cette limite peut être ferme sans devenir haine.

Car nous pouvons refuser que celui qui détruit continue à détruire sans nous attribuer pour autant la connaissance de ce qu’il est au-delà de ses actes.

Peut-être est-ce une des frontières les plus difficiles à tenir.

Nommer le Mal sans fabriquer un monstre.

Protéger sans devenir soi-même prédateur.

Juger sans croire que nous possédons l’être de celui que nous jugeons.

Et conserver malgré tout une possibilité : qu’un être puisse un jour répondre autrement de ses actes.

Pour tenir cette limite sans la confondre avec une fermeture, trois gestes doivent rester distincts. Reconnaître : tu es là, et je ne nie pas ton existence. Accueillir : j’accepte que quelque chose de ta présence puisse m’atteindre. Consentir : j’autorise ce que tu proposes ou ce que tu veux faire. Reconnaître quelqu’un n’oblige donc ni à lui ouvrir tout espace, ni à consentir à ce qui menace le vivant.

Une frontière n’est pas toujours le contraire de la relation. La peau nous sépare du monde et elle est pourtant l’endroit même où nous le touchons. Sans frontière, il peut y avoir dissolution ; avec une cuirasse qui ne s’ouvre jamais, plus de rencontre. La relation demande peut-être une limite vivante : capable de tenir et capable de s’ouvrir.

Le Bien ne serait alors pas une ouverture sans condition. Dire « je veux que tu puisses être » suppose aussi : « je veux pouvoir être » et « je veux que ceux qui sont là puissent continuer d’être ». Protéger une relation peut donc exiger d’arrêter celui qui cherche à supprimer toute limite et toute possibilité de refus.

Préserver la relation, c’est préserver une place depuis laquelle l’autre peut encore répondre — y compris répondre non.

Peut-être est-ce l’un des critères les plus simples : le Mal travaille à abolir cette place ; le juste geste cherche, autant que possible, à la maintenir sans abandonner ceux qu’il faut protéger.

Une hospitalité sans seuil finit par abolir l’hôte.
Un seuil qui ne s’ouvre jamais devient une forteresse.

La relation habite peut-être la porte.

Alors où passe la frontière entre le bien et le mal ?

Sans doute pas entre deux catégories d’êtres humains : ceux qui seraient du bon côté et ceux qui seraient du mauvais.

Elle traverse peut-être chacun de nous, chaque fois que ce que nous faisons peut atteindre un autre.

Une question peut alors servir de repère.

Que devient l’autre lorsque ce que je fais peut l’atteindre ?

Est-ce que je continue à reconnaître en lui quelqu’un qui ne m’appartient pas, dont ce qu’il vit compte indépendamment de ce que je veux ?

Sa parole peut-elle encore modifier ce que je fais ? Son refus peut-il m’arrêter ? Puis-je reconnaître qu’il existe une limite que je n’ai pas le droit de franchir ?

Ou bien devient-il progressivement une ressource, un obstacle, une fonction, un corps, un nombre — quelque chose dont je peux disposer ?

Peut-être que le Mal commence lorsque ce qui n’est pas moi cesse de compter pour lui-même et ne compte plus qu’en fonction de ce que je veux en faire.

Cela ne signifie pas que je doive toujours céder devant l’autre. Il faut parfois arrêter, protéger, séparer, dire non. Mais même alors, l’autre ne cesse pas pour autant d’exister pour lui-même.

La frontière ne passe donc pas entre « eux » et « nous ».

Elle passe en chacun de nous, chaque fois que nous risquons de ne plus voir dans l’autre qu’une chose dont nous pouvons disposer.

Michel
Un vivant de passage.

← Retour à l’index du parcours