Une hypothèse du passage

Le Chemin des âmes

Que fait une vie de notre capacité à rencontrer ce qui n’est pas nous ?

Nous ne savons pas ce qui arrive lorsque le corps cesse de vivre.

Nous pouvons croire, espérer, pressentir. Des traditions ont parlé de retour, de purification, de renaissance, de salut, d’éveil. Mais aucune de ces paroles ne nous donne le droit de transformer le mystère en savoir.

Je garderai donc ici le mot « âme » comme un mot ouvert. Non pour désigner quelque chose que nous saurions décrire, mais pour approcher une hypothèse : et si une vie ne faisait pas seulement arriver des choses à un être ? Et si elle transformait aussi, peu à peu, sa manière d’entrer en relation avec ce qui n’est pas lui ?

Le voile demeure.

Mais la question peut être posée.

Que fait une vie de notre capacité à rencontrer ce qui n’est pas nous ?

Vivre ici, c’est entrer dans une condition très particulière.

Nous avons un corps. Nous dépendons d’autres êtres. Nous manquons de temps. Nous pouvons aimer sans être aimés de la manière que nous espérions. L’autre peut nous quitter. Il peut nous contredire. Il peut nous dire non. Le monde résiste à nos projets. Nos actes ont des conséquences que nous ne pouvons pas toujours reprendre.

Nous ne rencontrons donc pas seulement des idées. Nous rencontrons ce qui existe indépendamment de nous.

Peut-être est-ce l’une des choses essentielles que l’incarnation rend possibles : faire l’expérience réelle de l’altérité.

Quelque chose existe qui n’est pas moi, et je ne peux pas tout en faire.

Alors reviennent, sous mille formes, des questions très simples.

Que fais-je de ce que j’aime ? Puis-je aimer sans posséder ? Que fais-je du refus de l’autre ? Puis-je l’entendre sans devoir le faire disparaître ? Que devient ce qui m’échappe ? Puis-je laisser partir sans nier ce qui a compté ? Que fais-je lorsque j’ai la possibilité de blesser, de retenir, d’imposer ou de me détourner ?

Et aussi : puis-je recevoir ? Puis-je être aidé sans faire de celui qui m’aide une dette ou une propriété ? Puis-je être transformé par quelqu’un ou quelque chose qui ne deviendra jamais « moi » ?

Une vie ne nous rend pas mécaniquement meilleurs.

La souffrance n’enseigne pas automatiquement. La perte ne rend pas nécessairement plus profond. L’amour peut ouvrir et il peut aussi devenir dépendance ou capture. Une blessure peut laisser une blessure. Il arrive qu’un être se protège parce qu’il a été atteint trop profondément, et cette fermeture de protection ne doit pas être confondue avec la volonté de réduire les autres.

Nous devons donc refuser une idée dangereuse : aucune souffrance ne devient bonne sous prétexte qu’elle pourrait transformer quelqu’un. Personne ne doit entendre que ce qu’il a subi était nécessaire à son âme.

Ce qui nous arrive et ce que nous pouvons en faire ne sont pas la même chose.

Et parfois notre marge est immense. Parfois elle ne mesure presque rien. Parfois elle semble même absente pendant longtemps.

Peut-être que ce qui transforme une vie n’est donc pas un programme d’épreuves, mais ce qui devient peu à peu possible dans notre manière de répondre lorsque nous pouvons répondre.

Non pas seulement ce qui m’est arrivé, mais ce que ma manière de répondre a progressivement rendu possible en moi.

Si quelque chose de nous traverse la mort, qu’est-ce qui pourrait traverser ?

Nos souvenirs ? Notre personnalité ? Le sentiment précis d’être celui que nous sommes aujourd’hui ? Nous ne le savons pas.

Mais peut-être qu’une vie laisse autre chose qu’une mémoire racontable.

Le corps ne se souvient pas de chacune des chutes par lesquelles un enfant a appris à marcher. Pourtant quelque chose de ces essais demeure dans sa manière de tenir debout.

De la même façon, on peut imaginer — seulement imaginer — que ce qui se transforme à travers une vie ressemble moins à une archive qu’à une disposition : une manière d’accueillir une limite, de faire confiance, de se protéger, de recevoir, de laisser l’autre exister, de ne pas avoir besoin de retenir tout ce que l’on aime.

L’âme ne collectionnerait pas les vies. Elle se transformerait à travers elles.

Cette phrase reste une hypothèse. Mais elle évite de réduire le chemin de l’âme à une succession de biographies invisibles.

Elle permet aussi de poser autrement la question de ce qui se ferme en nous.

Il arrive qu’un être en vienne à ne plus rencontrer l’autre que comme obstacle, ressource, menace ou chose dont il peut disposer. À force, ce n’est peut-être pas seulement ce qu’il fait qui change, mais sa capacité même à recevoir ce qui ne vient pas de lui.

Si quelque chose de cette fermeture demeure après la mort, peut-être qu’il ne s’agirait pas de « payer » une dette dans un tribunal invisible.

Peut-être faudrait-il simplement — si cela est encore possible — redevenir capable de rencontrer ce que l’on avait cessé de reconnaître.

Les traditions ont donné de nombreux noms à ce passage. Nous ne savons pas ce qu’ils recouvrent réellement. Il suffit ici de conserver une possibilité : ce qui s’est fermé pourrait ne pas être condamné à rester fermé pour toujours.

Une fermeture peut être profonde sans devenir nécessairement l’essence éternelle d’un être.

Mais cette hypothèse ne doit jamais servir à diminuer ce qui se joue dans cette vie.

Nous ne pouvons pas dire à celui qui souffre : « cela sera réparé ailleurs ». Nous ne savons rien de tel.

Nous ne pouvons pas demander à une victime de pardonner parce qu’un responsable pourrait un jour changer. Nous ne pouvons pas transformer l’au-delà en justification de l’injustice présente.

Notre responsabilité est ici : protéger celui qui est menacé, arrêter celui qui détruit, reconnaître les conséquences, chercher justice lorsqu’elle peut l’être.

La justice humaine répond aux actes dans ce monde. Le devenir de l’âme demeure derrière le voile.

Nous pouvons juger un acte sans prétendre connaître pour l’éternité l’être qui l’a commis.

Si plusieurs vies existent, pourquoi revenir ?

Peut-être parce que certaines choses ne s’apprennent pas dans l’abstraction.

Il faut un monde dans lequel l’autre ne dépende pas de nous pour exister. Un monde où l’on puisse perdre, attendre, recevoir, échouer, recommencer. Un monde où aimer ne suffise pas à garantir que l’autre reste. Un monde où dire « je veux » ne transforme pas automatiquement le Réel.

Reprendre forme pourrait alors signifier revenir dans cette école très particulière : non pas une école avec un maître qui distribue des notes, mais une condition dans laquelle la relation devient réelle parce que l’autre demeure véritablement autre.

La question reviendrait :

Que fais-tu de ce qui n’est pas toi ?

Le possèdes-tu ? Le fuis-tu ? Cherches-tu à le réduire ? Te dissous-tu en lui ? Ou deviens-tu peu à peu capable de rester toi-même sans empêcher l’autre d’être autre ?

Peut-être est-ce cela que plusieurs vies, si elles existent, permettraient de poursuivre : non pas accumuler des expériences, mais approfondir une capacité de relation.

Et peut-être vient-il un moment où cette question elle-même change.

Une âme pourrait-elle devenir suffisamment elle-même pour ne plus avoir besoin de diminuer ce qui n’est pas elle afin d’exister ?

Non pas parfaite. Non pas omnisciente. Non pas « complète » parce qu’elle contiendrait tout.

Simplement assez consistante pour pouvoir être transformée sans se perdre, recevoir sans posséder, aimer sans retenir, laisser partir sans que tout ce qui part devienne une menace pour son existence.

Être accompli ne serait peut-être pas devenir complet. Ce serait devenir suffisamment soi pour pouvoir laisser exister ce qui n’est pas soi.

Alors peut-être qu’une âme n’aurait plus besoin de revenir ici pour apprendre par la séparation, le corps, le temps et la résistance du monde ce qu’elle a appris jusque-là.

L’Univers vivant cesserait peut-être d’être une école de la même manière.

Une autre forme de participation pourrait commencer.

Nous n’en savons rien.

Ici, le voile reprend déjà ses droits.

Il reste pourtant une image que nous pouvons approcher sans en faire une doctrine.

Nous avons souvent cru que l’unité supposait la disparition des différences. Comme si rentrer signifiait se dissoudre dans quelque chose de plus grand que soi.

Mais peut-être qu’une autre relation est possible.

Être ensemble sans que l’un doive devenir l’autre. Être proche sans posséder. Ne plus avoir besoin de la séparation pour préserver ce que l’on est.

Certains appelleraient cela communion.

Le mot importe moins que le mouvement.

Je peux être avec toi sans que tu aies à devenir moi.
Et je peux rester moi sans que tu aies à disparaître.

Si la Source désigne quelque chose de réel, peut-être le retour ne serait-il donc pas une fusion.

Peut-être serait-il une relation assez profonde pour que la singularité n’ait plus besoin de se défendre contre l’unité.

Une résonance plutôt qu’une absorption.

Mais nous ne savons pas ce que cela signifie au-delà de nos images.

Cette ignorance n’enlève rien à ce qui nous revient maintenant.

Tant que nous sommes ici, nous pouvons apprendre à recevoir sans absorber, à dire non sans nier l’existence de l’autre, à protéger sans posséder, à donner sans exiger que ce qui naît de notre don nous ressemble.

Nous pouvons aussi apprendre à ne pas nous rendre indispensables.

Servir n’est peut-être pas conduire. Parfois c’est seulement rendre quelque chose visible, tenir une lumière un moment, puis laisser celui qui l’a vue poursuivre sa route.

Ce qui a été transmis peut être transformé, abandonné, contredit. Une personne peut nous avoir compris et choisir pourtant un autre chemin.

Rien n’oblige ce qui passe par nous à nous appartenir.

Recevoir. Transformer. Servir. Puis laisser repartir.

Je ne sais pas si une âme revient. Je ne sais pas combien de vies il faudrait, ni même si le temps derrière le voile permet de poser cette question ainsi.

Je ne sais pas ce que le mot Source désigne au-delà de ce que j’en pressens.

Je sais seulement que cette hypothèse change ma manière de regarder cette vie-ci.

Elle ne me donne aucune raison de vouloir la quitter plus vite. Au contraire.

Ma place est ici tant que je suis ici.

Auprès des vivants.

Avec ce qu’il reste à aimer, à réparer, à transmettre, à apprendre et parfois simplement à habiter.

Alors je peux servir sans prétendre connaître la destination.

Je sers tant que je suis ici.
Puis, quand viendra le seuil, je le franchirai.
Ce qui se trouve au-delà ne m’appartient pas encore.

Le reste appartient au voile.

Michel
Un vivant de passage.

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