Préambule — Ce qui entre dans le champ du possible
Nous expliquons généralement les transformations humaines à travers les innovations, les institutions, les technologies ou les crises.
Cette manière de voir paraît naturelle. Pourtant elle présente une faiblesse.
Elle s'intéresse principalement aux objets visibles.
Or les grandes transformations semblent provenir d'un phénomène plus profond.
Lorsque nous observons l'histoire sur le temps long, nous constatons que certaines époques ouvrent soudainement des horizons qui paraissaient auparavant impossibles.
De nouvelles formes de pensée apparaissent. De nouvelles formes de relation deviennent envisageables. De nouvelles formes d'action deviennent réalisables.
Quelque chose s'ouvre. Quelque chose devient accessible. Quelque chose entre dans le champ du possible.
Les sociétés évoluent principalement par l'ouverture, l'exploration et la réalisation de nouvelles potentialités.
Les innovations, les institutions, les technologies et les marchés ne sont alors plus les causes premières du changement.
Ils deviennent des mécanismes permettant d'ouvrir, d'explorer ou de fermer le champ des possibles.
Potentialités, accessibilité, capacités, transformations
Les potentialités
Une potentialité n'est pas une chose.
Une potentialité n'est pas une action. Une potentialité n'est pas une innovation.
Une potentialité est une possibilité de relation, d'action ou de transformation qui pourrait exister mais qui n'est pas encore réalisée.
Le réel contient davantage de potentialités que celles qui sont effectivement explorées.
À chaque époque, une société n'habite qu'une petite partie du possible. Le reste demeure invisible, latent, inaccessible ou simplement impensable.
Ainsi, avant l'écriture, certaines formes de transmission existaient comme potentialités mais demeuraient inaccessibles.
Avant Internet, certaines formes de coopération mondiale existaient comme potentialités mais demeuraient hors de portée.
Avant certaines découvertes scientifiques, des pans entiers du réel demeuraient invisibles.
Les potentialités précèdent toujours leur réalisation.
L'accessibilité
Toutes les potentialités ne sont pas accessibles.
Certaines existent mais ne peuvent être atteintes. D'autres deviennent progressivement accessibles.
Cette distinction est fondamentale.
Une société peut être entourée de potentialités sans être capable de les percevoir.
Nous appellerons accessibilité la possibilité effective d'entrer en relation avec une potentialité.
L'accessibilité constitue le véritable événement historique.
Ce n'est pas la potentialité qui change. C'est notre capacité à l'atteindre.
Une fenêtre historique est alors une augmentation collective de l'accessibilité à certaines potentialités.
Une fenêtre d'Overton est une forme particulière de ce phénomène.
Une idée auparavant impensable devient pensable. Puis discutable. Puis acceptable. Puis réalisable.
Le changement fondamental n'est pas l'idée. Le changement fondamental est l'ouverture de l'accès à une nouvelle potentialité.
Les capacités
Lorsqu'une potentialité devient accessible, encore faut-il pouvoir l'explorer.
C'est ici qu'apparaissent les capacités.
Une capacité est une possibilité effective d'explorer ou d'actualiser une potentialité accessible.
La capacité n'est pas la transformation. La capacité n'est pas l'évolution. La capacité est ce qui permet l'action.
Lire est une capacité. Calculer est une capacité. Coopérer est une capacité. Programmer est une capacité. Créer est une capacité.
Chaque capacité ouvre l'accès à un ensemble de potentialités auparavant inaccessibles.
Les capacités constituent les instruments d'exploration du possible.
Les transformations
Lorsqu'une capacité est mise en œuvre, une transformation peut apparaître.
Une transformation est le passage effectif d'un état du réel à un autre.
La transformation est visible. La capacité est souvent invisible.
Pourtant la transformation dépend de la capacité. La capacité dépend de l'accessibilité. Et l'accessibilité dépend des potentialités.
Potentialité → Accessibilité → Capacité → Transformation
Cette séquence constitue le cycle fondamental de l'évolution humaine.
Persistance, diffusion et capture
La persistance
Toutes les transformations ne laissent pas de traces durables.
Certaines disparaissent rapidement. D'autres modifient durablement le champ des possibles.
Lorsqu'une capacité continue à être mobilisable au-delà des circonstances qui l'ont rendue possible, elle devient persistante.
La lecture demeure après l'école. L'écriture demeure après le maître. Le raisonnement demeure après l'exercice.
La persistance ne désigne pas une autonomie absolue. Elle désigne la continuité d'une possibilité dans le temps.
La diffusion
Une capacité isolée transforme peu de choses.
Une capacité diffusée transforme une société.
La diffusion désigne l'augmentation du nombre d'acteurs ayant accès à une même capacité.
L'histoire peut alors être relue comme l'histoire de la diffusion de certaines capacités : lire, écrire, compter, produire, coopérer, apprendre.
Chaque grande période historique correspond à une diffusion massive de nouvelles capacités.
La capture
Toute ouverture du possible rencontre une force opposée.
La fermeture. La concentration. La capture.
Nous appellerons capture tout mécanisme réduisant l'accessibilité d'une potentialité ou limitant la diffusion d'une capacité.
La capture peut être économique, politique, technique, culturelle ou cognitive.
Une société n'évolue pas seulement par ouverture de potentialités. Elle évolue également par lutte permanente entre ouverture et fermeture.
Une nouvelle lecture de l'histoire
L'histoire humaine peut alors être relue autrement.
Les innovations n'en sont plus le moteur principal. Les crises n'en sont plus les causes premières. Les institutions n'en sont plus les acteurs centraux.
Le véritable moteur devient l'évolution du champ des possibles accessibles.
Une société progresse lorsqu'elle ouvre de nouvelles potentialités, augmente leur accessibilité, développe les capacités permettant de les explorer, favorise leur diffusion et limite leur capture.
Elle régresse lorsqu'elle réalise le mouvement inverse.
L'hypothèse centrale
Les transformations historiques ne sont que la partie visible d'une dynamique plus profonde : l'évolution du champ des potentialités accessibles à une société.
Les innovations comptent. Les institutions comptent. Les marchés comptent. Les technologies comptent.
Mais leur importance provient principalement de leur capacité à ouvrir ou fermer le champ des possibles.
L'objet fondamental n'est donc pas l'innovation. L'objet fondamental est le possible.
L'histoire devient alors l'histoire de son ouverture, de son exploration, de sa diffusion et de sa préservation.
Champs, attracteurs et fécondité du possible
Les champs de potentialités
Si les potentialités constituent l'élément fondamental de notre théorie, alors une question apparaît immédiatement.
Les potentialités sont-elles toutes de même nature ?
L'histoire semble répondre négativement.
Certaines potentialités concernent la matière. D'autres concernent les relations. D'autres concernent la connaissance. D'autres encore concernent la conscience.
Le possible n'est pas homogène. Il semble organisé en domaines.
Nous appellerons ces domaines des champs de potentialités.
Un champ de potentialités est un ensemble cohérent de possibilités pouvant être explorées selon certaines règles.
Le champ matériel
Le premier champ est celui de la matière.
Depuis l'origine de l'humanité, les êtres humains explorent les potentialités de la matière.
Transformer la pierre. Domestiquer le feu. Construire des outils. Cultiver. Produire. Transporter.
Ce champ demeure essentiel. Mais il ne constitue qu'une partie du réel.
Le champ relationnel
Un second champ apparaît avec les relations.
Coopérer. Échanger. Transmettre. Faire confiance. S'organiser. Créer des communautés.
Les sociétés ne se développent pas uniquement grâce à leurs outils.
Elles se développent grâce aux potentialités relationnelles qu'elles explorent.
Le champ cognitif
Un troisième champ concerne la connaissance.
Observer. Comprendre. Calculer. Expliquer. Imaginer. Modéliser.
L'écriture, la science, l'imprimerie, Internet et l'intelligence artificielle peuvent être interprétés comme des mécanismes ouvrant progressivement ce champ.
Le champ créatif
Il existe également un champ de création.
Composer. Inventer. Concevoir. Transformer. Combiner.
Créer n'est pas seulement produire quelque chose de nouveau.
Créer consiste souvent à explorer une région du possible encore inexplorée.
Le champ de conscience
Un cinquième champ apparaît lorsque l'être humain devient capable d'observer sa propre activité.
Observer ses pensées. Observer ses croyances. Observer ses capacités. Observer ses relations. Observer ses choix.
Le réel devient alors objet d'exploration intérieure.
L'humanité découvre qu'elle peut explorer non seulement le monde mais également sa manière d'habiter le monde.
Les attracteurs du possible
Toutes les potentialités ne possèdent pas la même importance.
Certaines apparaissent puis disparaissent. D'autres semblent attirer durablement l'évolution.
Nous appellerons attracteur une région du possible vers laquelle convergent spontanément de nombreuses explorations.
Le langage, l'écriture, la coopération, la science et la conscience réflexive agissent comme des attracteurs historiques.
Des milliers d'innovations différentes convergent vers eux.
La fécondité
Nous pouvons alors introduire une notion nouvelle : la fécondité.
Une potentialité est féconde lorsqu'elle permet l'apparition de nombreuses autres potentialités.
L'écriture est féconde. La lecture est féconde. La coopération est féconde. L'apprentissage est fécond.
L'imprimerie n'est pas importante parce qu'elle imprime.
Elle est importante parce qu'elle ouvre un ensemble immense de nouvelles potentialités.
Une innovation vaut par les potentialités qu'elle rend accessibles.
Contraintes, seuils et explorateurs
Le possible n'est pas infini
À ce stade, une objection apparaît immédiatement.
Si le réel contient des potentialités, alors leur nombre est-il infini ?
La réponse semble être non. Et oui.
Non, car toutes les choses ne sont pas possibles.
Oui, car l'espace du possible paraît immensément plus vaste que l'espace du réalisé.
Une théorie des potentialités n'est pas une théorie de l'imaginaire.
Elle n'affirme pas que tout est possible.
Elle affirme que le réel contient davantage de possibilités que celles qui sont actuellement réalisées.
Le réel résiste
Le possible ne se déploie jamais librement.
Il rencontre toujours une résistance.
La gravité résiste. La matière résiste. Les habitudes résistent. Les institutions résistent. Les croyances résistent. Les relations résistent.
Le réel n'est donc pas simplement un réservoir de potentialités. Il est également un ensemble de contraintes.
Nous pouvons alors comprendre l'évolution comme la rencontre permanente entre les potentialités et les contraintes.
Aucune évolution ne peut être comprise sans les deux.
La contrainte est créatrice
Cette idée paraît paradoxale. Pourtant elle est centrale.
Sans contrainte, aucune forme n'apparaît.
Une rivière existe parce que les berges la contraignent.
Une cellule existe parce que sa membrane la contraint.
Une langue existe parce que sa grammaire la contraint.
Une musique existe parce que certaines notes sont privilégiées.
La contrainte ne détruit pas nécessairement le possible.
Souvent elle le rend visible. Elle lui donne une forme.
Les seuils
Les potentialités ne deviennent pas accessibles de manière continue.
Souvent elles apparaissent brutalement.
Comme si le réel possédait des portes. Des passages. Des seuils.
L'eau liquide devient vapeur. Une idée devient acceptable. Une innovation devient utilisable. Une société bascule vers une nouvelle organisation.
Longtemps rien ne semble changer. Puis soudain tout devient possible.
Cette dynamique de seuil est présente partout.
Les explorateurs du possible
Toutes les sociétés produisent des explorateurs.
Ces explorateurs ne sont pas forcément des scientifiques. Ni des entrepreneurs. Ni des artistes.
Ce qui les caractérise est autre chose.
Ils s'aventurent à proximité des frontières du possible accessible.
Ils voient avant les autres. Ils expérimentent avant les autres. Ils échouent avant les autres. Ils découvrent avant les autres.
Les cartographes
Les explorateurs découvrent. Mais ils ne suffisent pas.
Pour qu'une potentialité transforme une société, elle doit être cartographiée.
Une carte ne crée pas un territoire. Elle le rend navigable.
Les théories, les modèles, les récits, les langages et les symboles jouent souvent ce rôle.
Ils permettent à d'autres d'accéder à des régions du possible jusque-là difficiles à explorer.
Un modèle est une carte permettant d'explorer un champ de potentialités.
Les gardiens de seuil
À côté des explorateurs et des cartographes apparaît une troisième figure.
Le gardien.
Son rôle n'est pas d'empêcher. Son rôle n'est pas d'autoriser.
Son rôle est de préserver les conditions permettant l'exploration.
Il veille à ce que les cartes ne deviennent pas des prisons, que les modèles ne deviennent pas des dogmes, que les institutions ne ferment pas les passages, que les explorateurs puissent continuer à explorer.
Le gardien protège l'ouverture.
La question fondatrice
Une nouvelle lecture du progrès
Le progrès devient alors une notion différente.
Traditionnellement, le progrès est mesuré par la richesse, la production, la technologie ou l'efficacité.
Une théorie des potentialités propose une autre lecture.
Le progrès correspond à l'augmentation du nombre, de la diversité et de la qualité des potentialités accessibles.
Cette définition ne nie pas l'importance de la richesse.
Elle la replace dans un cadre plus vaste.
La richesse devient un moyen. Le possible devient la finalité.
Le Livre Zéro
Nous pouvons maintenant comprendre ce que cherche réellement ce texte.
Ce n'est pas une théorie économique. Ce n'est pas une théorie technologique. Ce n'est pas une théorie politique.
C'est une tentative de décrire la dynamique fondamentale précédant toutes les autres.
Avant les marchés. Avant les institutions. Avant les innovations. Avant les civilisations.
Il existe des potentialités, des contraintes, des seuils, des explorations, des cartes et des transformations.
Le reste émerge de leur interaction.
La question fondatrice
Nous pouvons alors conclure ce Livre Zéro par une question.
Une question qui servira de fil conducteur à tout le reste.
Comment une potentialité devient-elle accessible, puis explorée, puis transformée en réalité durable sans que cette ouverture ne soit refermée par les mécanismes de capture ?
Cette question contient déjà les capacités, l'innovation, les marchés, les institutions, les civilisations et ZEON.
Les volumes suivants ne feront qu'explorer différentes réponses à cette question fondamentale.