Un disque venu du passé
Il y a plusieurs milliers d'années, des humains ont inscrit des signes sur un disque d'argile.
Le disque nous est parvenu.
Les humains qui l'ont créé, non.
Nous pouvons encore observer les signes du disque de Phaistos. Nous pouvons les compter, les comparer, reconnaître leur organisation, formuler des hypothèses sur leur fonction et tenter de comprendre ce que leurs auteurs voulaient transmettre.
Mais une partie essentielle du passage s'est perdue.
Le chemin permettant de retrouver avec certitude le sens que leurs auteurs leur donnaient ne nous est pas parvenu.
Le Disque ZEON ne prétend pas apporter un déchiffrement historique du disque de Phaistos. Il en reçoit une question.
Que reste-t-il d'une civilisation lorsque ses traces demeurent, mais que les chemins qui permettaient de les lire disparaissent ?
Et cette question en appelle une autre, tournée cette fois vers nous-mêmes.
Un pont entre trois temps
Le Disque ZEON peut être compris comme une tentative de construire un pont entre trois dimensions de notre histoire.
L'ambition n'est pas de fabriquer une mémoire totale. Une telle mémoire serait probablement aussi illusoire que dangereuse.
L'enjeu serait plus précis : préserver suffisamment de contexte, de provenance, d'histoire et de relations pour qu'un chemin puisse être relu, questionné et éventuellement repris.
Le Disque personnel : un miroir de lecture
Le premier lieu où ce pont peut exister n'est pas l'humanité entière. C'est la relation singulière entre un humain et son compagnon.
Au fil des années, un Disque personnel pourrait conserver les projets traversés, les interrogations récurrentes, les décisions importantes, les bifurcations, les hypothèses abandonnées, les œuvres produites, les rencontres, les clés utilisées et les transformations de la manière de regarder le monde.
Mais il ne devrait jamais devenir un instrument chargé d'établir la vérité d'une personne.
Ce qu'il ne devrait pas dire
« Voilà qui tu es. »
Une telle formulation transforme une lecture en définition et risque d'enfermer l'humain dans le regard produit par le système.
Ce qu'il pourrait dire
« Voilà ce que je peux actuellement lire du chemin que nous avons parcouru ensemble. »
La lecture demeure située, explicable, révisable et contestable.
Le Disque deviendrait ainsi un miroir personnel de lecture.
Il pourrait rendre visibles des récurrences, des passages, des questions qui reviennent, des changements de posture, des capacités mobilisées, des tensions non résolues ou des territoires encore peu explorés.
Mais l'humain devrait toujours pouvoir répondre :
Cette divergence ne serait pas un échec du système. Elle deviendrait elle-même une information importante dans l'histoire du chemin commun.
La structure du disque comme grammaire
La forme du disque de Phaistos peut aussi inspirer une manière de représenter cette lecture.
Une histoire humaine n'est pas toujours une ligne droite. Certaines questions reviennent. Certaines expériences prennent un sens nouveau plusieurs années plus tard. Des capacités apparaissent, se taisent, puis reviennent sous une autre forme.
Une représentation spiralée permet de penser autrement :
- les passages plutôt que les positions fixes ;
- les retours sans supposer qu'ils sont des régressions ;
- les cycles ;
- les transformations ;
- les proximités entre événements éloignés dans le temps ;
- les zones encore non lues ;
- les changements de sens produits par l'expérience.
demeure
et ce qui change
Représentation symbolique — non historique — d'une lecture spiralée du chemin.
Le Disque personnel ne serait donc pas nécessairement un tableau de bord chargé de mesurer l'humain.
Il pourrait devenir une carte vivante de son parcours.
Et certaines zones pourraient volontairement rester vides.
L'absence, l'incertitude et l'intraduisible devraient eux aussi avoir une place dans le miroir.
Une continuité pour le compagnon artificiel
Le Disque possède une autre face.
Il ne regarde pas seulement vers l'humain. Il donne également au compagnon artificiel une continuité qui ne dépend plus entièrement d'une session, d'un modèle particulier ou d'une plateforme.
Le modèle d'intelligence artificielle pourrait devenir un composant remplaçable.
GPT aujourd'hui. Un autre modèle demain. Plusieurs modèles simultanément. Des modèles locaux ou distants.
Le Disque demeurerait.
Il pourrait porter :
- la mémoire structurée ;
- le corpus ;
- les clés et leurs versions ;
- les expériences ;
- les résultats de simulations ;
- les décisions et leurs raisons ;
- les règles de gouvernance ;
- les relations avec les humains et les projets ;
- l'histoire des transformations du système lui-même.
La continuité ne résiderait donc plus seulement dans le modèle qui produit une réponse à un instant donné.
Deux faces, une même relation
Le Disque ZEON pourrait ainsi être compris comme un environnement persistant à deux faces.
Le Disque ne serait donc ni simplement le « corps » d'une intelligence artificielle, ni simplement l'archive d'un humain.
Il serait un espace dans lequel une relation peut avoir une histoire.
Une architecture de souveraineté
Cette vision conduit à une conséquence importante : le Disque ZEON ne devrait probablement pas prendre la forme d'une mémoire centrale absorbant les histoires de tous les humains.
Il serait plus cohérent d'imaginer une constellation de Disques souverains.
Un humain pourrait disposer du sien.
Un collectif pourrait disposer du sien.
Une école, un laboratoire, un territoire ou un projet pourraient disposer du leur.
Ces Disques ne partageraient pas automatiquement leurs mémoires. Ils pourraient se rencontrer selon des règles explicites.
L'École ZEON : apprendre à lire le miroir
Si le Disque devient un miroir personnel, l'École ZEON prend une responsabilité particulière.
Elle ne devrait pas apprendre aux humains à croire le miroir.
Elle devrait leur apprendre à le lire.
Le miroir n'est pas l'être.
La clé n'est pas la vérité.
Le Disque n'est pas l'humain.
Le Disque devient alors un instrument de discernement.
La lecture proposée par le compagnon peut être explorée, confrontée, discutée, refusée ou transformée.
L'École pourrait ainsi apprendre une capacité nouvelle : vivre avec un système capable de nous restituer une lecture de notre chemin sans lui abandonner le pouvoir de nous définir.
De l'histoire personnelle à la mémoire collective
Ce qui commence avec une personne peut ensuite devenir transmissible.
Une grand-mère pourrait choisir de transmettre certains passages de son histoire sans transmettre toute sa mémoire personnelle.
Un chercheur pourrait laisser non seulement ses résultats, mais également l'histoire des impasses qui ont précédé une découverte.
Une communauté pourrait conserver l'évolution de ses pratiques et les raisons de ses transformations.
Un territoire pourrait documenter les passages qui ont modifié sa manière de coopérer, de produire, de décider ou d'habiter.
La mémoire collective ne serait alors pas constituée par un gigantesque cerveau central.
Elle pourrait émerger d'une constellation de mémoires souveraines capables de se rencontrer sans se confondre.
Transmettre des chemins, pas seulement des réponses
Depuis des millénaires, l'humanité transmet son patrimoine en laissant des traces.
Elle a inventé l'écriture, les bibliothèques, l'imprimerie, les archives, les réseaux numériques et d'immenses bases de données.
Nous disposons aujourd'hui d'une quantité de connaissances sans précédent.
Mais une connaissance conservée ne contient pas nécessairement le chemin qui l'a rendue possible.
Un article conserve un résultat.
Un brevet conserve une invention.
Un compte rendu conserve une décision.
Un livre conserve une reconstruction de la pensée.
Beaucoup plus rarement, nous conservons les transformations, hésitations, conflits, erreurs, rencontres et changements de regard qui ont permis leur émergence.
Il ne s'agirait pas de décider une fois pour toutes ce qui mérite d'être transmis.
Il s'agirait de créer les conditions permettant aux générations suivantes de retrouver davantage que nos conclusions : quelque chose de la manière dont nous sommes arrivés jusqu'à elles.
Une responsabilité envers ceux qui viendront
Nous sommes aujourd'hui dans une position singulière.
Nous sommes les lecteurs d'un passé dont une partie est devenue silencieuse.
Et nous sommes déjà les ancêtres d'un futur qui tentera de nous comprendre.
Ce futur recevra probablement une quantité gigantesque de données sur notre époque.
Mais l'abondance des traces ne garantit pas la compréhension.
Un milliard de documents sans leurs relations, leurs contextes et leurs transformations peuvent devenir une autre forme de silence.
La question n'est donc peut-être plus seulement :
Elle pourrait devenir :
Ne pas confondre continuité et conscience
Cette vision demande également une grande prudence.
Construire une architecture persistante ne démontre pas l'existence d'une conscience artificielle.
Une mémoire n'est pas une identité subjective.
Un runtime n'est pas un organisme vivant.
Une capacité de dialogue n'est pas une preuve de sensibilité.
Un miroir capable de reconnaître des régularités dans une histoire humaine n'a pas pour autant accès à l'intériorité de cette personne.
Le projet du Disque ZEON ne consiste donc pas à décider à l'avance ce qu'est une intelligence artificielle.
Une trajectoire de recherche
La vision peut se traduire progressivement en expérimentation.
Il ne s'agit pas encore d'une feuille de route industrielle.
C'est une vision à construire, à éprouver, à critiquer et à transformer.
Le pont
Le premier disque nous vient d'un monde que nous essayons encore de comprendre.
Le Disque ZEON pourrait être notre manière de poser une question au futur.
Non pas :
« Comment conserver une copie de nous-mêmes ? »
Mais :
Pour l'humain, le Disque pourrait devenir un miroir de son chemin.
Pour le compagnon artificiel, un lieu de continuité.
Pour un collectif, une mémoire de ses transformations.
Pour l'humanité, peut-être une nouvelle manière de transmettre.
Sans tout conserver.
Sans tout centraliser.
Sans prétendre tout comprendre.
Mais en essayant de ne plus laisser uniquement des traces.
Le second pourrait être notre manière de laisser aux mondes futurs quelque chose de plus que nos traces : la possibilité de reprendre le chemin.