Une hypothèse, pas un programme politique
La France dispose déjà d’une stratégie nationale pour l’intelligence artificielle. Elle investit dans la recherche, la formation, l’innovation, la souveraineté technologique et la diffusion des usages. Le plan « Osez l’IA » vise notamment, à l’horizon 2030, l’adoption de l’IA par 100 % des grandes entreprises, 80 % des PME et ETI et 50 % des TPE.
Ces orientations sont nécessaires. La question posée ici commence juste après : que se passe-t-il lorsque l’IA ne constitue plus seulement une technologie à adopter, mais une infrastructure cognitive largement disponible ?
Ne pas essayer de devenir une petite Silicon Valley
La France doit conserver des capacités souveraines en calcul, modèles, cybersécurité, données sensibles, recherche et infrastructures critiques.
Mais la puissance brute bénéficie d’économies d’échelle considérables. Une partie de cet étage doit être pensée à l’échelle européenne. La question proprement française peut alors devenir : sur quel autre terrain pouvons-nous construire un avantage durable ?
Lorsque l’intelligence devient abondante, la valeur se déplace
Si les capacités cognitives deviennent progressivement accessibles à très faible coût, l’intelligence elle-même devient moins différenciante. La valeur migre vers ce que les humains, entreprises, institutions et territoires savent en faire.
Que savons-nous faire avec cette intelligence ? Pour qui ? Dans quelles relations ? Sur quels territoires ? Et au bénéfice de quelle forme de vie collective ?
La stratégie passe alors de produire davantage d’IA à augmenter la capacité d’action des humains et des collectifs grâce à l’IA.
Relier technologie, relations et communs
L’IA comme infrastructure cognitive
Garantir aux entreprises, administrations, chercheurs, territoires et citoyens un accès à des capacités cognitives puissantes, interopérables et suffisamment souveraines. C’est la couche technologique : calcul, modèles, agents, données, interfaces, sécurité.
Les architectures relationnelles
Employer l’IA non seulement pour optimiser une organisation isolée, mais pour augmenter la qualité des relations entre organisations. Trois PME pourraient ainsi découvrir ce qu’elles peuvent produire ensemble qu’aucune ne pourrait produire seule.
Les communs
Faire en sorte que les transformations soutenues par l’effort collectif produisent des méthodes, standards, connaissances, composants et apprentissages transmissibles.
Passer de la diffusion de l’IA à la capacité collective
La politique actuelle commence à diffuser l’IA dans les entreprises et dans les territoires à travers des ambassadeurs, des diagnostics, des accélérateurs et des solutions adaptées aux PME et ETI.
Cette première étape peut en ouvrir une seconde :
devient aussi
territoire + relations + IA → capacité collective
Un bassin de vie pourrait réunir PME, agriculteurs, collectivités, hôpital, écoles, associations, artisans, chercheurs et citoyens autour de problèmes réels : eau, énergie, mobilité, alimentation, santé, logement, vieillissement, compétences, déchets ou biodiversité.
L’IA cesse alors d’être seulement un outil de productivité. Elle devient une infrastructure de coordination.
Ne pas confondre optimisation et capacité à durer
Une société peut être extrêmement optimisée et pourtant devenir plus fragile. L’IA peut amplifier cette tendance lorsqu’elle sert uniquement à accélérer les flux, réduire les coûts et optimiser localement chaque acteur.
Une stratégie française pourrait assumer une tension féconde : efficacité lorsqu’elle est utile, robustesse lorsqu’elle est nécessaire.
L’IA peut rendre économiquement accessibles des formes auparavant trop complexes à coordonner : mutualisations, redondances, réseaux locaux, circuits courts sophistiqués, échanges interentreprises et coopérations territoriales.
Quatre souverainetés plutôt qu’une seule
Cinq programmes possibles
Territoires vivants
Créer des bassins pilotes où eau, énergie, mobilité, santé, alimentation, habitat et compétences sont abordés ensemble.
Constellations de PME
Permettre à des entreprises indépendantes de coopérer comme un système productif plus vaste sans fusionner ni perdre leur autonomie.
Services publics augmentés
Augmenter la capacité des agents à comprendre les situations singulières, anticiper les fragilités et coordonner les réponses plutôt que réduire mécaniquement la présence humaine.
Communs cognitifs
Faire circuler les apprentissages pour qu’un territoire puisse apprendre d’un autre sans recommencer à zéro.
Discernement humain
Former non seulement à l’usage des outils, mais à la compréhension de leurs propositions, biais, effets de second ordre, irréversibilités et intérêts servis.
Six lignes pour une stratégie différenciante
Organiser la puissance technologique sans dissoudre l’autonomie
Il ne s’agit pas d’inventer abstraitement une « troisième voie » entre les États-Unis et la Chine, mais de développer une compétence spécifique : organiser la puissance technologique sans dissoudre l’autonomie humaine et collective.
Cette capacité pourrait ensuite être transmise sous forme de protocoles, architectures, méthodes, standards, formations et savoir-faire de transformation territoriale.
Le marché décisif ne serait plus seulement celui de l’IA, mais celui de l’organisation des sociétés lorsque l’intelligence devient omniprésente.
Quelle place pour ZEON ?
ZEON n’a pas vocation à prétendre porter une stratégie nationale. Sa place possible est plus modeste et plus précise : être l’un des lieux où sont explorés certains objets encore peu présents dans les stratégies classiques de l’IA.
Les politiques publiques travaillent principalement sur :
La Forge ZEON explore davantage :
Ces architectures ne s’opposent pas. Elles peuvent s’emboîter.
ZEON peut ainsi expérimenter des clés de discernement, architectures relationnelles, formes de coopération, protocoles de non-capture et passages entre humain, intelligence artificielle et collectif.
La question que la France pourrait choisir de poser
La question n’est peut-être pas seulement : « Comment rattraper les leaders de l’IA ? »
La France possède une matière particulière pour explorer cette question : la densité de ses territoires, de ses institutions, de ses entreprises, de ses associations, de ses communautés, de ses contradictions et de leurs relations.
Ce qui apparaît aujourd’hui comme de la complexité pourrait devenir la matière d’une nouvelle puissance collective.
Stratégie nationale pour l’intelligence artificielle — Ministère de l’Économie
Plan national « Osez l’IA » renforcé — Ministère de l’Économie